La nuit était venue lorsque nous atteignîmes Cracovie[ [27].

Des fortifications, une muraille d'enceinte toute percée de meurtrières, une porte crénelée marquent qu'on va pénétrer dans une ville forte.

On traverse Podgorze, faubourg situé sur la rive droite de la Vistule. Nous arrivâmes là au moment où l'on exécutait des travaux de canalisation, les terres fraîchement remuées, une forte pluie tombée dans la journée et l'état d'incurie de ces pays avaient transformé la rue principale du faubourg en une fondrière terrible où vingt fois nous nous embourbâmes et d'où je crus un instant ne pouvoir jamais sortir. On franchit la Vistule sur le pont François-Joseph et l'on est dans Cracovie.

C'est d'abord le quartier du Kasimierz, le quartier juif, le ghetto, puis nous distinguâmes vaguement sur notre gauche la masse confuse de l'ancien château des rois de Pologne; une belle rue large et fort longue nous conduisit ensuite sur la place principale, le Rynek[ [28], assez bien éclairée et d'une très grande étendue. A l'angle nord de cette place s'ouvre la ulica Slawkovska[ [29], autre grande artère dans laquelle est le Grand-Hôtel où, après un rapide repas, nous trouvâmes un sommeil justifié par les fatigues de cette journée.


Cracovie, que les Allemands appellent Krakau, mais dont le nom polonais est Krakowa, est une ville toute particulière, toute différente des autres villes européennes, et par suite, extrêmement curieuse. Les Français vont peu à Cracovie, un très petit nombre d'entre eux l'ont vue; ceux de nos compatriotes qui vont en Autriche visitent surtout Vienne et Buda-Pesth, deux villes admirables, mais modernes comme nos villes de France, et négligent l'ancienne capitale de la Pologne, qui les intéresserait bien autrement.

Elle a conservé à la fois son caractère polonais et son air ancien. Les siècles ont marché, la Pologne n'est plus, Cracovie est cependant restée la capitale de la Pologne. Tout s'est modernisé autour d'elle. Cracovie est restée la ville, la ville des rois chevaleresques et des seigneurs vêtus de soie ou bardés d'acier et d'or.

Elle n'a pas gardé son air propre seulement par les pierres de ses monuments. Une partie de sa population, les Juifs, circule encore dans ses rues avec les mœurs, les coutumes, les habits qu'elle avait jadis.

Ses habitants ont conservé intact leur patriotisme. Soumis à la domination autrichienne, ils n'ont nullement oublié qu'ils furent libres, qu'ils constituèrent jadis un grand peuple. Leur inébranlable attachement à leur langue, à leurs coutumes, à leurs grands hommes sont autant de preuves qu'ils espèrent encore.

Un vieux proverbe polonais dit: «Si Rome n'était pas Rome, Cracovie le serait.» En faisant la part de l'exagération nationale il faut reconnaître que Cracovie fut l'une des plus belles cités du moyen âge; ce fut aussi l'une des villes les plus riches en églises[ [30].