Cracovie fut la résidence des rois de Pologne depuis l'année 1320; elle était capitale du royaume, ville sainte, ville du couronnement. En 1610, sous Sigismond III, elle cessa d'occuper le rang de capitale par suite du transfert de la résidence royale à Varsovie, mais elle conserva jusqu'à la fin du royaume la qualité de ville du couronnement et de nécropole des rois.

La ville est bâtie dans une vaste plaine, elle est à moitié enserrée par une boucle de la Vistule[ [31]. Elle est peuplée d'environ 100 000 habitants, dont un bon tiers sont juifs. Ses maisons sont généralement basses et petites, ses rues larges, ce qui fait qu'elle occupe une très vaste étendue malgré son chiffre relativement faible de population. J'ai rarement parcouru une ville qui m'ait autant produit l'impression d'immensité.

Son Rynek est, je l'ai dit, une très vaste place située au centre de la ville. Il est entouré de maisons anciennes et curieuses qui sont pour la plupart contemporaines du temps de sa fortune. Certaines, larges, somptueuses, ornées de vieilles sculptures, sont d'anciens palais de la noblesse. La majeure partie au contraire ont d'étroites façades sur lesquelles, uniformément, on ne compte jamais plus de trois fenêtres par étage: c'étaient les maisons des anciens bourgeois; il y avait en effet une loi qui réservait autrefois aux seuls nobles le privilège d'édifier et d'habiter des maisons ayant plus de trois fenêtres sur la largeur.

La place, qui a la forme d'un grand rectangle, est plantée d'arbres, elle est toujours fort animée et presque continuellement le siège d'un marché en plein air où l'on peut voir encore des costumes polonais venus des environs: vestes à brandebourgs, chapeaux garnis de fleurs, pantalons bouffants et fortes bottes pour les hommes, corsages rouges et fichus noués sur la tête pour les femmes.

Seul reste de l'ancien hôtel de ville, la Tour gothique est une grande construction carrée, surmontée d'un petit dôme de métal, qui s'élève solitaire à l'un des angles du Rynek. C'était le beffroi de la maison des échevins qui sonne encore aujourd'hui comme au temps des rois.

Un grand bâtiment fort bizarre s'allonge au milieu de la place qu'il partage en deux parties suivant sa longueur. C'est la Halle aux Draps, les Sukiennice. Cette halle, qui remonte au treizième siècle, est d'une architecture élégante et sobre, mais douée d'un cachet vraiment spécial, particulier, polonais. Le Rynek doit en grande partie son air original à cette grande construction. Extérieurement, c'est un rectangle très allongé percé de chaque côté d'arcades romanes se suivant sur toute la longueur. A l'intérieur, c'est un très long couloir, bordé d'une infinité de boutiques, qui rappellent singulièrement les bazars orientaux tant par la diversité des choses que l'on y vend que par l'odeur désagréable qui s'en dégage et que par l'importunité des marchands qui vous racolent avec effronterie et insistance. Le premier étage est occupé par le Musée national polonais. Il y a des salles de peinture où brillent surtout les œuvres des artistes polonais, Matejko, Siemiradzki, des salles de sculpture, des anciennes armes et de vieux uniformes polonais, il y a surtout une salle entièrement remplie de souvenirs, autographes et autres de Mickiewicz, le poète national, il y a enfin les vieux instruments de musique de Chopin.

Sur le Rynek est encore l'église Sainte-Marie (Panna Marja) dont les clochetons de métal, les deux tours carrées, la flèche élancée ceinte d'une couronne royale évoquent nettement à l'esprit les silhouettes des villes polonaises représentées sur les vieilles estampes. Cette église date du treizième siècle; bien que souvent restaurée, elle apparaît très vieille avec sa façade de briques et son air ogival. L'intérieur est composé de trois nefs gothiques fort bien venues, entièrement recouvertes de fresques. Malgré que la décoration y soit trop abondante,—puisque nulle part la pierre n'apparaît nue,—l'harmonie des couleurs et des lignes y est telle que l'ensemble produit un effet très beau et nullement choquant. A l'entrée il y a une plaque tumulaire en bronze de Petrus Vischer et dans le chœur un colossal crucifix de Veit Stoss, qui, encore empreints de cette gaucherie et de ces hésitations qui caractérisent les commencements de la Renaissance allemande, sont cependant de véritables chefs-d'œuvre. Petrus Vischer et Veit Stoss, voilà deux noms que nous retrouverons à chaque pas en visitant Cracovie, ces deux artistes ont fait autant à eux seuls pour l'embellissement de l'antique capitale de Pologne que tous les autres réunis. On ne peut moins faire que de remarquer aussi des fonts baptismaux en bronze d'une archaïque beauté. Enfin la curiosité principale de l'église est son maître-autel, colossal chef-d'œuvre de Veit Stoss, dont les panneaux immenses sont des reproductions sculpturales sur bois, naïves et charmantes, de différentes scènes de la vie de Jésus-Christ.

Le Rynek, entouré des anciens palais des nobles, des maisons à trois fenêtres des bourgeois, avec sa vieille tour des échevins, sa vaste Halle aux Draps, son église de Panna Marja, toutes constructions de formes et de lignes inhabituelles, d'allure bien polonaise, avec son marché où se voient encore d'anciens costumes, où se voient des humains d'une race encore caractérisée, parlant une langue à nous inconnue, le Rynek est le cœur de cette cité si spéciale, de cette Cracovie où nous sommes venus chercher le souvenir de la Pologne disparue, souvenir si bien conservé pour la plus grande satisfaction de notre curiosité.


Au bord de la Vistule, sur une minuscule colline pompeusement décorée du nom de Mont-Wawel, entouré de murailles de briques, s'élève depuis des siècles et des siècles, le Burg de Cracovie. Ainsi que dans la plupart des capitales de l'Europe centrale, le Burg est formé par une agglomération de bâtiments féodaux groupés autour du château royal et de la cathédrale dont ils sont les dépendances.