Des berges de la Vistule qui, tapissées de verdure, viennent doucement se perdre,—en l'absence de quais,—dans les eaux jaunâtres du fleuve, on a une vue pittoresque du Wawel et de ses murs crénelés, et de ses bâtiments irréguliers et de la masse élancée de sa cathédrale qui se découpent avec netteté sur le ciel bleu.

Le château des rois de Pologne fut reconstruit maintes fois sur le Wawel. Les bâtiments que nous voyons aujourd'hui datent du seizième siècle. C'est là que les anciens rois, célèbres par le faste de leur cour, magnifiques comme des souverains à moitié orientaux qu'ils étaient, recevaient dans l'or et dans la soie les ambassadeurs que tous les royaumes connus adressaient à la Toute-puissante et Sérénissime République.

Car la Pologne, en effet, fut à la fois un royaume et une république. Le roi, élu par la Diète, n'était à vrai dire que le premier magistrat d'un Etat qui, dans les actes officiels, se qualifiait de sérénissime république. Ah! c'était un organisme politique bizarre, compliqué, hybride! Le roi de Pologne ne pouvait promulguer des lois, établir des impôts nouveaux, décider de la paix ou de la guerre qu'avec l'assentiment de la Diète, sorte de congrès composé du Sénat et des députés, dans laquelle la noblesse était toute-puissante, plus puissante que le roi, puisque le veto d'un seul noble suffisait à empêcher le vote d'une loi.

Au seizième siècle, la République se composait des éléments suivants:

1o Les possessions de la couronne constituant le royaume de Pologne proprement dit.

2o Le grand-duché de Lithuanie, réuni à la Pologne au quatorzième siècle.

3o Les provinces slaves du sud,—dont la principale était l'Ukraine,—peuplées de Cosaques[ [32].

En 1610 les rois transportèrent leur résidence à Varsovie; dès lors Cracovie ira en déclinant, son château ne connaîtra plus que très rarement la magnificence des réceptions royales... aujourd'hui l'Autriche en a fait une caserne et un hôpital pour ses soldats!

Durant plusieurs siècles la Pologne fut le rempart de la chrétienté contre l'Islam envahisseur L'Europe alors finissait à la Pologne; au delà, c'était le désert du steppe, les champs sauvages, puis au delà encore les hordes musulmanes toujours bouillonnantes, toujours prêtes à déborder sur le pays des Lakhs[ [33]. Chaque année les armées de la République devaient aller au milieu du steppe infini combattre les hordes de Tatars féroces; ses régiments bardés de fer durent souvent pousser jusqu'aux bouches du Dnieper, où, parmi les îlots du grand fleuve, les Cosaques zaporogues étaient en état d'effervescence perpétuelle: ces sauvages enfants du désert étaient les gardiens des confins extrêmes de la Pologne, mais souvent révoltés, ils faisaient alors cause commune avec le Tatar voisin. Combien de guerres la Pologne ne dut-elle pas soutenir contre les Khans tatars des bords de la mer Noire? Combien de fois les territoires de la sérénissime République ne furent-ils pas envahis par les armées innombrables du padischah de Constantinople?

Qui n'a pas lu les romans d'Henryk Sienkiewicz, le chantre moderne de la Pologne défunte? Sa trilogie[ [34] est la peinture de la lutte héroïque et sanglante que, sous son roi Jean-Casimir, la Pologne eut à soutenir contre les Cosaques révoltés et contre les musulmans, Tatars et Turcs.