Les Beskides.—Le château de Budatin.—La vallée de la Vaag.— Zsolna.—Le tableau de Litava.—Les ruines de Strecno et d'Ovar.—Le Fatra.—La passe de Strecno.—Villages en bois.—La passe de Hradiska.—Rozsahegy.—Les Slovaques.—Le czimballom.—La vallée de Stijavnica.—Le plateau de la Haute-Forêt.—Le lac Csorba.—Les Yeux de la Mer.—Les monts Tatra.—Les trésors du Tatra.—Poprad.—Les Zips.—Les bains de Schmek.—La grotte de glace de Dobsina.—Les Karpathes de Gömor, d'Abauj et de Torna.—Le château de Kraznahorka.—Pelsöcz.—Le pays des cavernes.—La grotte de stalactites d'Aggtelek.—La Forêt Rouge.
Pendant que nous emporte l'auto, qui tressaille et qui bourdonne comme une grosse mouche, nous contemplons l'horizon du sud où se dressent orgueilleuses les cimes des Karpathes. Nous interrogeons curieusement ces montagnes déchirées et sauvages qui lancent vers le ciel une infinité de pics aigus comme autant de dards menaçants.
Ce sont les grandes Karpathes, le haut Tatra, là est le but principal de notre voyage.
La chaîne des Karpathes est en quelque sorte le prolongement oriental des Alpes. Les Karpathes sont les Alpes transdanubiennes. C'est un immense fer à cheval qui encercle, protège, limite la Hongrie d'au delà du Danube. Parties du Danube à Presbourg, elles reviennent au Danube aux Portes de Fer après avoir décrit dans le Nord leur courbe géante. Sans prétendre à la majesté des grandes Alpes, les Karpathes n'en arrivent pas moins au troisième rang parmi les montagnes européennes. Moins hautes que les Alpes[ [51], elles sont cependant plus sauvages, bien moins connues, encore très boisées, peu habitées; certaines de leurs parties ont vu l'homme si rarement qu'elles apparaissent encore telles qu'elles sortirent des mains de la Nature.
Ces montagnes ne ressemblent pas à nos Alpes. Rien ne saurait rendre l'âpreté, la sauvagerie, je dirai presque la férocité de leur aspect. La neige éternelle ne leur apporte point son irradiante beauté; leurs flancs sont tellement abrupts, tellement glissants, que les neiges et les glaces ne s'y peuvent accrocher et disparaissent aux premiers beaux jours bien que leurs têtes altières atteignent la région du froid éternel. Les sommets ont le gris uniforme et rude de la roche à nu. Les flancs se perdent au sein de forêts noires, noires comme l'encre, sinistres!
Nous avons quitté Cracovie ce matin de bonne heure et nous nous dirigeons au sud par Wadowice et Andrychau, deux petites villes industrielles situées dans une vaste plaine. De ce côté, la campagne polonaise n'a plus l'aspect misérable des rives de la Vistule; les champs semblent bien cultivés, les fermes ont perdu leurs toits de chaume, les villages sont bien construits, déjà quasi propres, on n'y rencontre presque plus de Juifs.
Au delà d'Audrychau la route s'engage dans les montagnes. Ce sont les Beskides, premiers contreforts septentrionaux des Karpathes. On s'élève parmi les sapins, dans une forêt noire d'où l'on a parfois de très belles échappées sur la grande vallée qui va s'élargissant à mesure qu'on monte et au milieu de laquelle la ville d'Andrychau fait une grosse tache blanche. On arrive ainsi au sommet d'un col[ [52] d'où la vue s'étend libre et admirable; nous nous sommes arrêtés là et longtemps nous avons regardé la vallée verte et les montagnes noires.
Les forêts que nous traversons sont l'objet d'une exploitation régulière qui paraît fort bien comprise: chaque coupe est suivie d'un reboisement méthodique. On voit ainsi des portions de bois de tous âges et de toutes tailles depuis les sapins minuscules qui viennent d'être plantés, alignés, grêles, d'un vert tendre, jusqu'aux ancêtres colossaux et noirs qu'atteindra bientôt la hache du bûcheron.