Dans une sorte de carrefour où aboutissent plusieurs vallées, où confluent plusieurs rivières, nous trouvâmes la petite ville de Saybusch. Nous y déjeunâmes en une hôtellerie où le patron nous accueillit en nous demandant ce que nous voulions pour le «boulot». On nous servit du potage indigène aux carottes rouges, sorte de brouet couleur lie de vin au goût de sucre et de vinaigre, du poulet au paprika et des palatzchinken. Voilà bien la quinzième fois que nous mangeons des palatzchinken; j'admets qu'on les prépare admirablement dans l'empire de François-Joseph, surtout quand on y ajoute quelque savoureuse confiture, mais n'empêche que je commence à trouver que celui de nos amis qui est chargé de l'ordonnance de nos menus abuse un peu du penchant bien caractérisé qu'il a pour ce plat que Guignol appelle tout simplement des matefains.
Nous suivons maintenant une vallée assez large où coule le Sola. A côté de la route, le chemin de fer qui nous a rejoint depuis Saybusch; on procède à des réparations à la voie: seules des femmes s'occupent à ces pénibles travaux, nous les voyons piocher, rejeter la terre avec de lourdes pelles, charrier du gravier dans des brouettes, déplacer de grosses traverses pendant que des hommes en habits des dimanches viennent les regarder travailler en faisant la causette.
Un peu plus loin la route est occupée par une bande d'oies qui nous considèrent gravement. Celles-ci sont grises, un peu plus petites que les oies domestiques qu'on rencontre habituellement, leur ressemblance avec les oies sauvages est frappante, ce sont cependant bien des bêtes domestiquées car elles sortent d'une ferme; mais leur civilisation ne remonte certainement par au delà d'un grand nombre de générations car les voilà qui s'envolent à tire-d'ailes, qui s'envolent haut, qui piquent droit dans le ciel. Dans ces âpres montagnes les animaux domestiques eux-mêmes sont encore à demi sauvages.
La route grimpe maintenant en pleine montagne, dans un désert. Voici le sommet d'un nouveau col[ [53] des Beskides, on devrait trouver là un village, si j'en crois la carte, mais de village point, caché sans doute dans quelque creux, on ne voit que l'immensité désertique, le chaos des monts, les grands bois de sapins, les prairies accidentées, des cailloux, le silence. Seul un grand aigle, qui plane majestueusement dans le ciel bleu, représente avec nous la vie en ces lieux.
Sur l'autre versant du col c'est la Hongrie. Adieu, Pologne! Nous voici dans le royaume de saint Etienne.
La route avait été passable depuis Cracovie, dès qu'elle devient hongroise elle change à son désavantage, elle se fait mauvaise, elle est à peine entretenue, l'herbe y pousse comme dans un pré.
Un peu avant Csacza nous atteignons la vallée de la Kisucza, étroite et sauvage. Les montagnes, très rapprochées, sont entièrement boisées de chênes, d'ormes et de charmilles dans le bas, de sapins dans le haut; la rivière coule limpide dans cette verdure, son lit est lui-même souvent parsemé d'îlots de sable où croissent des aulnes.
Une tribu errante de tziganes nous croisa sur le chemin. Jamais je n'avais vu des faciès aussi typiques. On dirait presque des nègres tellement hommes, femmes et enfants sont noirs. Les cheveux de ceux-là sont crépus. Les hommes sont grands et bien faits, les femmes ont de beaux traits, hélas! déjà fanés par la misère; les enfants, à demi nus, beaux dans leur impudeur, semblent des statues de bronze.
Au milieu de la vallée, non pas sur la pointe d'un roc escarpé comme c'est l'usage, mais au niveau même de la rivière, on voit se dresser l'énorme tour du château de Budatin. C'est le premier de ces vieux châteaux forts des Karpathes dont nous allons rencontrer un si grand nombre dans la vallée de la Vaag, tous anciens repaires de nobles brigands aux mœurs sanguinaires et sauvages qui furent si longtemps maîtres de ces gorges reculées. Tous ont leur histoire sinistre, le château de Budatin comme les autres.
Il y a plusieurs siècles,—c'était sous le règne du roi Mathias Corvin,—le seigneur de Budatin, Gaspard Szunyogh, avait une fille qu'on appelait la charmante Catherine. Elle était fiancée à un brave chevalier nommé François Forgach; tous deux s'aimaient, ils allaient bientôt se voir unis par les liens du mariage, lorsqu'un puissant seigneur des environs, Jean Jakusich de Löwenstein, étant tombé amoureux d'elle, demanda sa main à son père. Le vieux Gaspard Szunyogh, ébloui par le riche parti qui s'offrait pour sa fille, ne craignit point de trahir la foi qu'il avait jurée à François Forgach, et malgré les supplications et les larmes de sa fille, lui intima l'ordre de devenir la femme de Jean Jakusich de Löwenstein. Les deux amoureux, voyant qu'ils ne pouvaient triompher de l'avarice du vieux seigneur, résolurent de s'enfuir. Mais, trahis par un serviteur, ils se virent surpris au moment de leur fuite et le cruel seigneur, courroucé de voir que sa fille osait lui résister, eut la barbarie de la condamner à mort, il poussa même la cruauté jusqu'à la faire murer vivante dans un caveau du château. Heureusement son amant survint à la tête d'une troupe armée pour la sauver; il envahit le château et eut la joie de délivrer sa bien-aimée. Tous deux pensaient qu'ils avaient enfin gagné leur droit au bonheur; ils avaient oublié le seigneur de Löwenstein, qui n'avait nullement renoncé à son amour. Celui-ci se présente à Budatin, provoque Forgach et après un combat acharné, le tue. La charmante Catherine tombe morte sur le cadavre de son amant. Le vieux Gaspard Szunyogh devient fou. Le seigneur de Löwenstein, terrifié par ce triple malheur dont il est la cause, s'écrie: