—Je vous ai séparés dans la vie, je veux vous réunir dans la mort!

Et il leur fit lui-même de somptueuses funérailles, il les fit enterrer côte à côte dans un caveau de Budatin où ils reposent encore aujourd'hui[ [54].

A côté de Budatin, la Kisucza se jette dans la Vaag. Le vieux château, placé au confluent, au beau milieu de la vallée, était bien réellement la sentinelle vigilante qui barrait l'accès de cet important carrefour et pouvait rançonner à loisir qui voulait passer d'une vallée dans l'autre.


De l'autre côté de la Vaag se trouve Zsolna où nous fîmes notre entrée au milieu de l'émoi causé par un vaste incendie. Comme nous arrivions, les pompiers finissaient à peine d'ajuster leurs boyaux, l'eau ne jaillissait pas encore, mais il y avait déjà quelque chose comme sept ou huit maisons entièrement consumées. L'intérêt est quelque chose d'éminemment relatif, celui que provoquait l'incendie parmi les indigènes de Zsolna n'était rien auprès de celui que déchaîna l'apparition de notre automobile. Les autos doivent être chose fort rare en ce pays perdu. Dans un instant la foule lâcha les pompiers, leurs pompes et leurs tuyaux et roula comme une vague autour de nous; je crois même me souvenir que les pompiers accoururent avec elle.

Zsolna[ [55] est une petite ville adorablement située dans le beau décor de la vallée de la Vaag, qui serait assez coquette sans l'incurie toute hongroise qui laisse ses rues se transformer en bourbiers infects dans lesquels les voitures ont toutes les peines du monde à circuler.

Nous y avons passé la nuit[ [56] dans un hôtel tout neuf, très confortablement, très luxueusement aménagé, un hôtel qui ne doit être terminé que depuis quelques mois et qui est déjà aussi sale que possible. Décidément nous sommes bien en Hongrie, le pays d'avant-garde d'Orient où le fatalisme contemplatif lutte avantageusement contre le réalisme occidental.

Suivant la mode magyare, un orchestre de tziganes faisait entendre sa musique endiablée pendant que nous dînions. Il n'est personne aujourd'hui qui n'ait entendu des musiciens tziganes, ornements obligés de nos villes d'eaux; mais chez nous leur musique, comme leurs personnes, semble s'être quelque peu imprégnée de nos mœurs, elle a perdu de son originalité, de son éclat et surtout de sa sauvagerie. En Hongrie ils sont franchement eux-mêmes, des artistes brillants mais indisciplinés, des virtuoses incomparables, mieux, de véritables gymnastes de la musique. Ceux que nous entendîmes à Zsolna savaient tirer de leurs instruments d'extraordinaires effets, des accents qui nous allaient à l'âme, des accords sauvages, sauvages et terribles comme les gorges sinistres de leurs montagnes. Ces gens ne sont point des musiciens mercenaires qui, pour de l'argent, raclent un instrument comme d'autres scieraient du bois; pour de l'argent, certes, les tziganes jouent d'un bout de l'année à l'autre, mais on peut bien dire que mieux qu'aucun autre exemple, ils sont adaptés à leur profession; ces tziganes sont nés musiciens comme l'oiseau est né pour voler ou le poisson pour nager. Ah! non, ils ne jouent point en vulgaires mercenaires, ils jouent pour l'art autant que pour l'argent, leur être tout entier participe à leur jeu et vibre avec leur instrument. L'âme du virtuose semble passer dans les cordes de son violon; il appuie son oreille contre l'instrument comme s'il voulait écouter un mystérieux écho, comme si le violon parlait, répondait à son âme d'artiste. Et sur sa mobile figure se reflètent et se succèdent toutes les sensations que traduit son archet.

Zsolna n'occupa pas toujours son actuel emplacement au bord de la Vaag. Jadis la ville était située un peu plus au sud, dans la vallée de la Rajczanka, non loin du château de Litava. Lorsque la vague tartare déferla sur le pays[ [57], la ville florissante et le fier château succombèrent dans les flammes et dans le sang. Après le départ des musulmans on vit la cité et le château renaître de leurs cendres, mais les habitants de la vieille ville que les lieux du carnage remplissaient encore d'épouvante allèrent plus loin édifier la nouvelle Zsolna, tandis que le château de Litava se relevait fièrement à la même place. Dans la chapelle du château reconstruit, à la place d'honneur, sur le maître-autel, un tableau représentait un épisode merveilleux de la sanglante invasion. La horde tartare qui s'était emparée du château de Litava y avait amené avec elle des prisonniers dont elle s'était emparée dans un village voisin, c'étaient tous de pauvres vieillards, des enfants, des femmes qui s'étaient réfugiés dans l'église du village sous la protection de leur vieux curé et que les barbares avaient capturés sans peine et sans gloire. Les murs du château s'élèvent au-dessus d'une falaise à pic: les musulmans imaginèrent de ficher en terre, juste au-dessous des remparts, une série de deux pieux aigus et donnèrent à choisir à leurs malheureux prisonniers entre la religion de Mahomet et la chute dans le précipice agrémenté de pieux. Le vieux curé protesta hautement que ni lui ni aucun de ses paroissiens ne consentiraient à renier Dieu, et malgré l'horreur du supplice qu'on leur préparait, il harangua ses frères pour les engager à mourir chrétiennement. Ils furent donc traînés au bord du gouffre. Un Tartare, s'adressant au vieux prêtre qui devait mourir le premier, lui dit:

—Voyons si ton Dieu sera capable de te sauver!