A ces mots, il le précipite dans l'abîme. Miracle! Le curé tournoya dans le vide puis disparut comme enlevé par une main invisible. Les Tartares épouvantés par cette disparition qu'ils croyaient surnaturelle, s'enfuirent pour ne plus revenir. Les prisonniers ainsi délivrés retrouvèrent leur vieux curé accroché par ses vêtements à une arête du roc et dissimulé à la vue par un épais fourré d'arbustes qui croissaient à mi-hauteur du précipice. Tel est l'événement que représentait le tableau[ [58] de la chapelle seigneuriale et que la légende, fidèlement transmise à travers les siècles, nous a aussi rapporté[ [59].
Lorsque nous partîmes de Zsolna, les rues, la route étaient un marécage aux piétons impraticable. Je compris alors pourquoi les Hongrois des campagnes et des petites villes, les femmes aussi bien que les hommes, portent tous d'immenses bottes sans lesquelles ils ne pourraient affronter leurs chemins. Il avait plu toute la nuit, non pas d'une de ces pluies banales durant lesquelles l'eau tombe tranquillement du ciel, non, en ce pays tout est sauvage, même la pluie, et celle-ci s'était ruée avec rage sur la vallée pendant douze heures, si bien qu'au matin, lorsque enfin le soleil dissipa les nuages, tout n'était plus qu'eau et boue dans la vallée.
Pour sortir de Zsolna nous dûmes prendre un chemin où la boue était si épaisse qu'elle atteignait aux moyeux des roues; vingt fois je crus que nous allions rester dans cette fondrière où l'auto se débattait en projetant au loin des gerbes de marmelade noirâtre et visqueuse.
Nous remontons la si pittoresque vallée de la Vaag, sauvage et sombre couloir où le mystère du moyen âge semble planer encore, la vallée des vieux châteaux des Karpathes, aires d'aigles juchées au sommet des abruptes montagnes, se succédant à chaque pas, surplombant chaque coude de la rivière, à l'affût de chaque passage difficile et d'où les féroces seigneurs fondaient sur les voyageurs qui osaient s'aventurer dans la gorge, les rançonnant, les pillant, les massacrant.
Voici un premier coude brusque de la rivière et voici un château embusqué sur un mamelon, entre des hauteurs qui ne le laissent voir que lorsqu'il est trop tard pour le fuir. C'est le château de Strecno, dont les ruines imposantes, un haut donjon, des murailles percées de grandes fenêtres gothiques, disent assez quelle fut son importance. Ce château commandait non seulement la vallée de la Vaag, mais aussi celle de la Varinka, qui débouche juste en face.
Quelques pas plus loin, nouveau coude brusque et, tout au sommet d'une haute falaise, nouvelles ruines qui se découpent sinistrement sur l'azur du ciel, les ruines du château d'Ovar. Il paraît qu'en cet endroit la rivière, étranglée et mugissante, est fort dangereuse et fort redoutée par les bateliers. Les brigands qui avaient construit Ovar avaient soigneusement choisi leur endroit: aucun bateau, aucun train de bois ne pouvait s'aventurer sur ces rapides sans s'être au préalable délesté suffisamment entre les mains des châtelains qui, on le voit, accomplissaient là une besogne éminemment philanthropique!
A Strecno commence un véritable défilé où la rivière, la route et la voie ferrée trouvent à peine place. C'est une gorge sauvage et d'un pittoresque achevé, c'est un étroit passage que la Vaag s'est creusé de vive force. Une quantité de bois flottés donnent au cours d'eau un aspect bizarre: les troncs roux communiquent une teinte de rouille aux eaux si vertes dans lesquelles se réfléchissent les verts des deux rives boisées, des deux rives qui sont des montagnes qu'escaladent des forêts de sapins.
Nous avons pénétré maintenant en plein massif des Grandes Karpathes. Ces montagnes élevées qui se dressent en face de nous sur la rive droite, ce sont les monts du Fatra.
Le Fatra est un massif nettement distinct au milieu des Grandes Karpathes, qui a sa physionomie propre, son allure et même sa végétation particulières. En effet, tandis que le reste de cette partie de la chaîne est de nature calcaire, le Fatra est un grand bloc granitique qui se trouve là comme une île au milieu des formations plus récentes.