La route traverse parfois de petits villages slovaques, aux maisons entièrement de bois, mais propres et coquets. L'un d'eux vient d'être la proie d'un incendie, tout a flambé, il ne reste qu'une seule maison que sa bonne étoile ou peut-être que la prévoyance de son propriétaire avait placée suffisamment loin des autres et que les flammes n'ont pu atteindre. Nous voyons les habitants qui reconstruisent leurs pauvres maisons: hélas! l'expérience ne leur a guère profité: ils reconstruisent tout en bois, bien que la pierre ne soit pas chose inconnue ici, et groupent leurs maisons aussi près, quoique le terrain ne doive pas être cher en ce pays, de sorte qu'au premier incendie tout flambera encore, mais ils reconstruiront de même et ainsi de suite. On raconte que certains de ces villages de bois ont brûlé en entier jusqu'à cinq et six fois en dix ans!

Un peu avant d'atteindre le village de Ruttka, on sort de l'étroite gorge, les montagnes s'écartent, l'horizon s'agrandit et l'on peut apercevoir dans les airs les hauts sommets du Fatra[ [60]. On se trouve dans une vallée en forme d'ellipse, entièrement close de hautes montagnes, au milieu de laquelle la Vaag serpente tranquille et silencieuse. Le sol est marécageux. N'était la passe de Strecno que nous avons suivie et par laquelle s'écoule la rivière, celle-ci formerait ici un grand lac sans issue. Et de fait, il est démontré qu'autrefois toute la vallée se trouvait sous les eaux. La légende rapporte qu'un puissant roi des Quades, nommé Trudin, creusa la roche pour faire écouler ces eaux, créa la passe de Strecno et à la place du lac donna à ses peuples une vallée large et fertile. Il est certain que cette légende est apocryphe, car un roi barbare, aussi puissant qu'il ait pu être, n'aurait jamais pu faire creuser la tranchée formidable par laquelle s'échappe aujourd'hui la Vaag. Mais ce que l'homme n'a pu produire, les forces de la nature l'ont accompli et il est certain que la rivière, jadis prisonnière, poursuit à présent son cours à travers la montagne et que le lac d'autrefois a fait place à la vallée que nous traversons.

VILLAGE HONGROIS (TURAN).

Turan se trouve vers l'autre bout de la vallée. C'est un village aux petites maisons blanches, basses, sans étages,—nous n'en verrons plus d'autres dans tous les villages de Hongrie,—quelques-unes de pisé, la plupart en bois, toutes recouvertes de petites tuiles de bois; ces maisons se ressemblent toutes, sont presque toutes de mêmes dimensions, sont alignées dans un ordre géométrique parfait, régulièrement espacées les unes des autres, sans doute à cause du feu, mais trop rapprochées cependant pour que la précaution puisse être efficace.


Mais voilà que peu à peu les montagnes se sont rapprochées de nouveau, la riante vallée lacustre a pris fin et de nouvelles gorges s'ouvrent devant nous. Ce défilé, appelé passe de Hradiska, est moins sauvage que l'autre, la rivière plus calme coule sur un lit de sable fin, elle ne gronde pas comme là-bas, son chant n'est qu'un murmure. Les eaux se sont frayé ici un plus facile passage, car au granit du Fatra ont succédé des calcaires; nous pénétrons dans les Karpathes de Lipto[ [61], massif avant-coureur du terrible Tatra.

Au milieu de la passe, les falaises de la rive droite de la Vaag sont brusquement tranchées par une brèche, débouché de la pittoresque vallée d'Arva.

Après que la vallée s'est à nouveau élargie, on arrive bientôt dans la petite ville de Rozsahegy[ [62], située au confluent de la Vaag et de la Revucza et que semblent menacer encore les ruines majestueuses du vieux château de Likava.

Rozsahegy aurait été fondée par une colonie allemande de mineurs[ [63], mais elle est aujourd'hui entièrement slave.