Les Slaves des Karpathes sont assez différents des Ruthènes que nous vîmes en Pologne; ils sont un peu plus éloignés de la grande famille russe. On les appelle Slovaques; ce sont, en grande partie, les descendants des Tchèques de la grande principauté de Moravie qu'abattirent les Magyars d'Arpad au moment de leur arrivée en Hongrie.

Le mouvement ethnographique de cette partie des Karpathes est fort curieux; je demande qu'il me soit permis d'en dire quelques mots.

Sans remonter jusqu'aux Quades, peuplade sarmate qui habitait ces lieux aux temps primitifs, sans parler des Romains qui s'emparèrent de la contrée comme de toute la Pannonie et qui exploitèrent ses richesses minières déjà connues des Quades, sans m'arrêter aux diverses nations barbares qui traversèrent ces montagnes au temps des grandes invasions, je dirai qu'au dixième siècle toute la région était peuplée de Slaves faisant partie de la principauté appelée Grande Moravie. En 905, les Hongrois qui venaient de pénétrer en Europe, défirent Svatopluck, prince de la Grande Moravie et s'emparèrent d'une partie de ses Etats. Les Slaves moraves des Karpathes se fondirent bientôt avec leurs conquérants au point qu'au bout de quelques siècles on ne pouvait guère discerner les uns des autres. Alors commença dans les Karpathes un mouvement de germanisation qui alla peu à peu en s'accentuant, les Allemands s'infiltrèrent de plus en plus dans ces riches régions,—et l'on sait combien les Allemands possèdent l'art de s'infiltrer...—et en auraient chassé complètement les Slaves si ceux-ci, presque subitement, n'étaient revenus à la charge et si vigoureusement qu'ils arrêtèrent le mouvement de leurs adversaires et chassèrent peu à peu les Germains du pays où l'on n'en retrouve plus maintenant que quelques îlots épars et noyés dans le grand lac slave. Ce retour des Slaves eut lieu au quinzième siècle: le grand mouvement des hussites de Bohême eut jusqu'ici sa répercussion, les bandes de Jean Giska envahirent les Karpathes, pillèrent le pays, mais s'y fixèrent en grande partie, y laissant tout au moins un noyau slave qui allait désormais appeler constamment à lui des frères moraves. Dès lors, le mouvement de reslavisation des Karpathes était commencé, il s'est poursuivi sans trêve jusqu'à nos jours, au grand préjudice des Allemands qui ont maintenant à peu près disparu.

Les Slovaques, quoique descendant des anciens possesseurs du sol qu'ils habitent aujourd'hui, sont donc de venue toute récente, ils sont revenus par ricochet. Ceux de leurs frères qui étaient restés ne sont plus leurs frères, ce sont plutôt des Hongrois que des Slaves, ce ne sont pas eux qu'on appelle Slovaques, mais bien les derniers venus qui rapportèrent avec eux les caractéristiques de leur race.

Pour donner une idée de la réussite du mouvement moderne de slavisation des Karpathes, je citerai les chiffres suivants qui indiquent le pourcentage de l'élément slave dans les principaux comitats[ [64] de cette région:

Comitat d'Arva93% de Slovaques.
— de Trentschin91% —
— de Lipto90% —
— de Thurocz74%, —
— de Nyitra71% —
— de Saros69% —
— de Szepes55% —
— de Gömor44% —[ [65].

Les Slovaques de Hongrie, comme les Ruthènes de Pologne, appartiennent à l'Eglise grecque.

Nous avons déjeuné à Rozsahegy. En dehors de la ville, de l'autre côté de la Vaag, nous trouvâmes une auberge, une vraie auberge hongroise, simple et patriarcale, où l'on nous servit des truites délicieuses, du guliasch[ [66] et du vin mousseux de Transylvanie, sorte de champagne discret. Nous eûmes aussi notre concert tzigane. Un seul exécutant jouait du czimbalom avec une dextérité, une rage telles qu'on eût cru entendre un orchestre complet.

Le czimbalom est un instrument essentiellement hongrois: c'est une sorte de lyre à nombreuses cordes tendues horizontalement sur une table et sur lesquelles le tzigane frappe avec deux petits marteaux de bois garnis d'ouate.

Notre czigany tirait de son czimbalom des effets extraordinaires, passant du grave à l'aigu, du triste au gai, du lent et du lascif aux mouvements les plus impétueux, se laissant emporter sur les ailes de son imagination en une improvisation brillante avec une virtuosité infinie. Avec leur science innée de leur art, les tziganes peuvent aborder n'importe quelle musique, mais ils préfèrent jouer de mémoire et improvisent presque constamment, même lorsqu'ils jouent plusieurs ensemble. La musique est l'écho de leur âme, c'est la plainte amère des siècles de misère, c'est le rire perlé de cette race insouciante, c'est le chant âpre et sauvage de ce peuple indompté, le chant des anciens dids hongrois dont ils descendent peut-être.