Ainsi donc, après des sauts multiples et quelques kilomètres, nous sommes parvenus à un petit village appelé Saint-Ivany. Comme en a convenu le plus gracieusement du monde notre ami qui récalcitrait tout à l'heure, nous n'avions pas perdu notre temps, car nous avons trouvé ici une foule de choses curieuses.

C'est d'abord le château de Saint-Ivany, vieux castel simplet, fort bien conservé puisqu'il est encore habité. Il domine le village du haut d'un petit mamelon, il appartient encore à la famille Szentivanyi, les seigneurs du pays dont les ancêtres reposent dans l'église qu'on voit tout à côté. Il y a là une seigneurie moyen âge qui subsiste à peu près intacte, comme cela se rencontre encore souvent en Hongrie: les châtelains, le château, l'église seigneuriale avec ses tombeaux, et tout autour, en contre-bas, comme il convient à la hiérarchie féodale, les pauvres maisons du village qui se groupent craintives.

CHATEAU DE HONGRIE
(SAINT-IVANY)

L'église et ses tombeaux ne sont pas ce qu'il y a de moins curieux dans ce curieux village. Cette petite église remonterait à l'année 1327; c'est un curieux échantillon de ces temples fortifiés comme il en existait tant au moyen âge; les murs qui l'entourent sont fort bien conservés et donnent une très juste idée des défenses qu'on était obligé d'accumuler pour protéger même les lieux saints en ces temps de tourmente. Les morts qui dorment depuis tant de siècles dans les caveaux des Szentivanyi semblent bien réellement dormir encore, car ils n'ont pas connu la décomposition fatale. On les voit conservés comme si, hier, ils respiraient encore; leurs faces, à peine jaunies, reflètent les sentiments qui les animaient au moment de leur mort, des sentiments archiséculaires! Leurs vêtements eux-mêmes, leurs oripeaux magnifiques, accoutrements du moyen âge oriental, semblent neufs.

Non loin de l'église et du château, dans le lit de la rivière, nous allâmes voir une source que les gens du pays appellent la Fontaine du Poison. On voit parmi l'eau qui sourd des trous du rocher, de gros bouillonnements d'où s'échappent des gaz nauséabonds: ce sont d'intenses dégagements d'acide carbonique et d'hydrogène sulfuré, tellement intenses que les malheureux oiseaux, les insectes mêmes, qui s'aventurent trop près de la fontaine empoisonnée, tombent aussitôt foudroyés.

C'est par cette source d'acide carbonique, dont les émanations vont certainement jusqu'aux caveaux qu'il faut expliquer l'extraordinaire conservation des morts de la vieille église.

Revenus dans la vallée de la Vaag, nos regards ont été aussitôt frappés par une espèce de monticule, trop régulier pour être naturel, qui s'élève tout à côté de la route. Renseignements pris, il paraît qu'il s'agirait là d'un autel où venaient célébrer leurs cérémonies païennes les populations qui habitaient cette partie des Karpathes au septième siècle.

Plus on avance, plus la terre se couvre de forêts, plus le pays devient encore sauvage. Je n'aurais pas cru qu'on puisse trouver en Europe, au vingtième siècle, des régions aussi attardées, rappelant autant les farouches forêts des siècles barbares.