Après Lipto Ujvar, petite ville qui se trouve dans les forêts et qui vit des forêts[ [68], le paysage s'accentue encore et devient sublime à force d'être sauvage. Dans l'azur, jusqu'au ciel, des monts pointus dressent une infinité de cimes déchiquetées, menaçantes, hargneuses, des cimes de pierre nue que n'adoucit aucune végétation, des crêtes en dents de scie qu'on prendrait pour les créneaux de fortifications titanesques, des têtes déchirées que le feu du ciel doit frapper sans cesse et qui sans cesse se dressent menaçantes vers le ciel.
C'est le Tatra[ [69].
Salut, Tatra! Montagnes mystérieuses qui font battre nos cœurs de touristes curieux. Forêts obscures de sapins noirs où bondissent le chevreuil et le sanglier, prairies escarpées, émaillées de pins minuscules, où le coq de bruyère s'envole avec un bruit d'artillerie, lacs lumineux qui semblent des yeux au clair regard, landes arides des sommets où ne croissent plus que de rares lichens, où l'on ne perçoit plus que le sifflement aigu des marmottes, éboulis sauvages, grottes obscures au fond desquelles l'ours fait encore entendre ses grondements, champs de neige immaculée et éternelle...
Mais poursuivons notre route, si nous voulons ce soir coucher au lac de Csorba.
Au bord de la Vaag encore un vieux château en ruines. C'est le château de Hradek; son gros donjon délabré surveille toujours la vallée, aujourd'hui silencieuse, mais où jadis passaient de nombreuses et bruyantes caravanes. Au moyen âge la vallée de la Vaag était l'une des principales voies de communication entre l'Orient et l'Occident: d'immenses convois de marchandises, des caravanes importantes s'y succédaient continuellement. Voilà pourquoi tant de vieux châteaux sont embusqués dans ses noirs défilés, tant de châteaux où les seigneurs pillards étaient aux aguets.
La rivière maintenant se sépare en deux: la Vaag Noire et la Vaag Blanche; nous suivons la seconde qui s'élève vers le nord-est. Et la route monte parmi les noirs sapins, elle monte sans cesse, elle monte à l'assaut du plateau couvert de forêts sur lequel les Vaag prennent leur source. Nous pénétrons dans la contrée la plus farouche de tout le Tatra: on croirait volontiers que l'homme n'a pas encore pris possession de ce coin de la terre, il ne s'en est, en tous cas, qu'imparfaitement emparé, car, hormis la route, on parcourt parfois des kilomètres entiers sans trouver de traces de son passage.
Sur le plateau où nous sommes parvenus nous roulons dans une forêt immense et déserte. Des deux côtés du chemin les sapins rigides, étroitement pressés, forment un écran que l'œil ne peut traverser, c'est tout de suite l'obscurité des sous-bois, insondable et mystérieuse. L'impression angoissante—je dirai presque l'effroi—qu'on ressent en ces lieux si sauvages est augmentée encore par la couleur sinistre des bois: le vert des sapins est tellement foncé qu'il paraît noir... l'obscurité et le noir, voilà une grande forêt du Tatra! Comme un serpent jaunâtre qui se traînerait parmi les herbes, la route seule fait une trouée claire dans l'obscur; par cette faible tranchée on voit un mince ruban de ciel bleu où se découpent les monts farouches. Parfois, du sommet d'une hauteur où nous amènent les hasards du chemin, on sort pendant un court instant de l'obsédant mystère des bois, nos yeux découvrent alors le pays: mais jusqu'à l'horizon on n'aperçoit que la forêt infinie, que la forêt noire et immobile qui couvre tout le plateau et qui monte à l'assaut des montagnes; la Vaag elle-même, ici faible ruisselet, a disparu sous les arbres, les géants du Tatra seuls ont résisté à la noire horde qui s'essaye vainement à dépasser le milieu de leurs flancs décharnés.
Cette région si boisée s'appelle le plateau de la Haute-Forêt; c'est une espèce d'isthme de terres élevées[ [70] qui, au pied de l'énorme massif du Tatra, forme l'une des plus importantes lignes de partage des eaux de l'Europe. Chose curieuse, les rivières qui descendent de la Haute-Forêt s'enfuient en tournant le dos à la mer qui les absorbera: les eaux du versant occidental iront à la mer Noire[ [71] tandis que celles du versant oriental se rendront à la mer Baltique[ [72].
Voilà cependant un village, un pauvre petit village slovaque, en bois, rien qu'en bois. Les maisons sont de petits dés proprets, rangés avec ordre et symétrie sur la terre; quelques-unes sont de bois brut, d'autres sont peintes en blanc ou en bleu clair. Elles s'alignent le long de la route dans un ordre parfait qui surprend nos yeux habitués à l'irrégularité des villages français, elles sont séparées par de petites rues rigoureusement droites; chaque maison est séparée de ses voisines afin d'éviter la contagion du feu, les bouches d'eau sont nombreuses, et cependant comme toutes ces pauvres petites maisonnettes flambent bien lorsque le feu se met dans quelque coin du village! Combien de villages semblables n'avons-nous pas vus en Hongrie qui n'étaient plus qu'informes débris noircis par le feu!
Sur les portes, des paysannes aux jupes rouges, le cou entouré de larges colliers faits de monnaies de cuivre, nous regardent passer en souriant. Les hommes, grands cheveux, grands chapeaux, grandes pipes, grandes bottes, nous considèrent gravement, leurs figures rasées sont figées par l'impassibilité slave et leurs longues chemises blanches flottent par-dessus leurs culottes, au gré du vent.