Nous arrivâmes à Csorba au déclin du jour. Les montagnes étaient alors baignées de lueurs roses qui faisaient paraître encore plus noires les forêts du plateau.

Ayant décidé d'aller coucher en pleine montagne, au bord du lac de Csorba, nous n'avions pas pensé un seul instant que notre automobile ne pourrait nous y conduire. On nous apprit ici qu'il y a bien un chemin qui grimpe à Csorber-See, mais qu'il y a aussi un funiculaire et que depuis l'ouverture du second le premier est devenu absolument impraticable.

Un funiculaire dans la forêt sauvage! Eh bien, soit, nous prendrons cet anachronisme!

Nous eûmes des peines infinies pour trouver la gare. Je crus même quelque temps qu'elle n'existait que dans l'imagination du grave Slovaque qui nous avait renseigné et que cet homme facétieux avait voulu s'amuser aux dépens de pauvres étrangers ignorants, mon cœur eut un instant d'espoir, je crus que ma forêt ne connaissait point encore la honte du rail moderne, mais, hélas! nos recherches nous ayant conduit à six kilomètres du village, j'eus la douleur de me trouver tout à coup en face de la locomotive à crémaillère qui devait nous emporter[ [73].

Nous laissâmes l'auto à la gare[ [74], et nous empilâmes nos nombreux bagages dans l'unique et inconfortable wagon où nos personnes durent ensuite se contenter de la place qui restait, car ce petit chemin de fer ignore encore l'emploi des fourgons à bagages.

Nous allions donc gravir ces monts mystérieux que nous sommes venus chercher si loin. Derrière nous, l'immense plateau et sa noire forêt, devant nous le haut Tatra.

Imaginez-vous un énorme massif aux parois presque à pic qui se dresse d'un seul bloc au-dessus du pays, que ne masque aucun contrefort et qui écrase tout de sa formidable majesté. Les pieds du colosse reposent sur des montagnes dont l'altitude approche déjà de mille mètres, ils disparaissent sous les forêts; ses flancs se sont fait un manteau de sapins, ses épaules sont couvertes de verdure parsemée de plaques de neige, sur sa tête rien, rien qu'un diadème de rochers pointus.

La petite locomotive grimpa péniblement sur la pente raide; perdue dans les sapins, allant à peine aussi vite qu'un homme au pas, vingt fois, je crus que son asthme incurable allait nous planter là; enfin, après avoir toussé, craché, éternué, elle nous amena à Csorber-See comme il faisait nuit noire.

Un vaste hôtel répandait la lumière par d'innombrables fenêtres. Nous fûmes ahuris de trouver là un Palace-Hôtel de la Compagnie des Wagons-lits, splendide et luxueux. Il faut bien croire que malgré ses airs farouches le Tatra n'a pu se garder intact de notre envahissante civilisation... dont nous avons voluptueusement profité ce soir-là.