Y a-t-il une meilleure manière d'apprécier toute la beauté d'un paysage que de voir celui-ci nous apparaître brusquement sans que rien ait pu nous le faire soupçonner auparavant? Celui qu'on contemple de la terrasse du Csorber-See Hôtel peut être classé parmi les plus beaux entre tous ceux que la nature semble avoir fait pour le plaisir des yeux humains. Arrivés ici en pleine nuit, nous n'avions rien vu. Notre réveil fut un véritable enchantement, une vision soudaine du plus beau, du plus grandiose de tous les panoramas.

Le Palace-Hôtel est construit sur une étroite bande de terre, entre le lac et le précipice. En avant la vision infinie sur le chaos de plaines et de monts que recouvre la forêt. En arrière le lac Csorba et les monts Tatra.

La terrasse qui est située devant l'hôtel borde la pente des montagnes, pente si abrupte qu'on la croirait verticale et qu'ainsi l'on se trouve comme sur un balcon, un balcon qui surplomberait de plus de quatre cents mètres au-dessus de l'adorable panorama qui se déroule à vos pieds[ [75]. Nous sommes encore ici dans la région des forêts, les sapins nous entourent et les parois que nous voyons descendre dans le vide sont entièrement tapissées de conifères; c'est toujours la grande forêt d'hier qui monte jusqu'ici et que nous voyons en bas noyant tout sous son voile sombre. Tout près de nous, là sur la droite, la Vaag Blanche prend sa source, dissimulée sous les sapins, elle dévale la pente rapide et va former au loin la vallée que nous avons suivie hier et que nous apercevons tout là-bas. A gauche de nous, mais par un large ravin, le Popper descend dans la vallée des Zips où nous pouvons distinguer les premières petites villes allemandes. Dans les vallées, la forêt quelquefois fait trêve, des carrés de terre cultivée forment des taches d'or, mais les sapins victorieux reprennent bientôt leur empire, et la forêt continue loin, loin, on la voit recouvrir au bout de l'horizon les Karpathes de Gömör, d'Abauj et de Torna.

Sur la face postérieure de l'hôtel, autre terrasse où le spectacle quoique moins étendu n'en est pas moins beau: le lac de Csorba arrondit élégamment son pur contour comme une coupe d'émeraude. Dans son eau tranquille, qui vient jusqu'à nos pieds, les sapins qui se penchent réfléchissent leurs silhouettes et marquent de nuances sombres son beau vert transparent. De coquettes villas sont disséminées alentour, toutes blanches; elles jettent des notes de lumière dans sa couronne de sapins noirs. Derrière le lac, la forêt qui continue, mais en arrière, quelques sommets du Tatra dressent leurs têtes pointues comme s'ils voulaient se mirer, eux aussi, dans les eaux.

Le lac est dans une cuvette qui n'est séparée de l'abîme que par l'étroite arête sur laquelle on a construit le Palace-Hôtel. Si une cause quelconque faisait céder ce frêle obstacle, les eaux se précipiteraient d'un seul bond d'une hauteur de quatre cents mètres sur le plateau de la Haute-Forêt et de là dans les vallées où elles causeraient d'incalculables ravages. Un grand nombre de lacs du Tatra sont ainsi placés derrière de faibles parois; il paraît qu'il y en avait plus encore autrefois et que certains ont disparu de cette façon.

Le Haut-Tatra est parsemé d'une infinité de lacs: on en compte plus de cent[ [76]. Les uns sont d'un calme reposant et doux, d'autres au contraire sont sauvages et tristes. Tous sont situés dans des sites grandioses comme tous les paysages qu'on voit dans ces si pittoresques montagnes. Les habitants du pays les ont poétiquement appelés les Yeux de la Mer, et, en effet, ne dirait-on pas que la mer a prolongé souterrainement ses eaux pour venir jusqu'au milieu du Tatra en admirer les merveilles?

Tous ces lacs sont de forme circulaire ou tout au moins arrondie. Ils sont contenus dans des cuvettes de granit qui s'étagent les unes au-dessus des autres tout le long de la pente des montagnes; leur eau, dont la couleur varie suivant la nature du fond, est toujours d'une pureté et d'une limpidité admirables, elle réfléchit sans cesse les chefs-d'œuvre dont la nature s'est montrée si prodigue en ces lieux.

Grands ou petits, on en rencontre à chaque pas en parcourant les montagnes et leur aspect change suivant leur altitude. On en trouve à toutes les hauteurs, depuis le lac Csorba, qui, à treize cent cinquante mètres, est encore enfoui dans la forêt, jusqu'à ceux qui, comme le Langensee, sont au-dessus de toute végétation dans les éboulis et dans les neiges; quelques-uns même sont éternellement glacés[ [77].