Bâton ferré à la main, molletières aux jambes, la traditionnelle pèlerine verte sur les épaules, nous grimpons joyeusement sous les sapins, dans un petit sentier bordé de mousses et de fougères; nous respirons avec délices l'air pur des montagnes, les senteurs des grands bois nous enivrent et le soleil nous lance des traits de lumière à travers les branches.

Partis de grand matin de l'hôtel de Csorber-See, nous parcourons les montagnes. Nous avons décidé de consacrer cette journée entière à l'alpinisme, d'aller déjeuner au bord du lac Popper, et puis, si le temps le permet, de faire l'ascension de la Pointe de l'Œil de la Mer[ [78].

Pour aller du lac Csorba au lac Popper, le sentier monte sans cesse dans la forêt. Il côtoie longuement le ravin profond au fond duquel coule le Popper, la rivière qui prend sa source au lac du même nom et qui court dans la haute plaine arroser la vallée où vivent les Zips. On arrive jusqu'auprès du petit lac sans le voir: on le découvre tout à coup, resplendissant de lumière, au fond d'une impasse de montagnes.

Le lac Popper est tout petit, puisqu'il mesure à peine sept hectares, mais c'est à juste raison qu'on l'a surnommé la Perle des lacs du Tatra. Rien ne peut rendre le charme calme et grandiose qui se dégage de ses eaux limpides aux reflets verts, de ses eaux qui lancent mille feux du fond de sa cuvette de rochers. Telle une énorme émeraude enchâssée dans sa monture, son cristal glauque scintille dans une mince couronne de sapins; son éclat est rendu plus vif encore par l'entonnoir chaotique de rocs grisâtres au fond duquel il brille et qui concentre vers lui les regards azurés du ciel.

Une gracieuse cascade trace son sillon blanc sur les rochers qui forment le fond du tableau: un torrent impétueux s'élance du haut d'une falaise et se précipite en bouillonnant dans le lac sans pouvoir cependant troubler le calme de son miroir uni.

Les truites abondent dans les eaux claires du lac Popper; on nous en servit d'exquises dans un petit chalet de bois où l'on déjeune au bord de l'eau avec la vue entière de l'adorable panorama.

Une demi-douzaine de touristes allemands prenaient leur repas à une table voisine de la nôtre. Ils avaient l'accoutrement et l'allure obligatoires: inévitable chapeau vert surmonté de la fatale plume, pèlerine verte, bissac vert qui se fixe sur les omoplates au moyen de courroies entrecroisées; les femmes, épaisses et blondes, ressemblaient à des hommes; les hommes, épais et blonds, avaient d'énormes figures rouges qui débordaient de toutes parts hors des immenses verres de leurs lunettes d'or. Ces gens comprennent le sport et le pratiquent avec recueillement: pendant tout leur repas nous ne les entendîmes pas prononcer une seule parole.

On trouve ici des guides,—revêtus du pittoresque costume des montagnards du Tatra,—qui vous conduisent à l'assaut des différents sommets. Beaucoup d'ascensions sont fort difficiles: les pics de ces montagnes sont tellement escarpés, leurs flancs sont si abrupts, qu'une bonne part d'entre eux exigent une escalade difficile et périlleuse réservée aux seuls virtuoses de l'alpinisme. Certains sommets, farouchement inaccessibles, n'ont point encore été gravis.

Pendant que nous déjeunions, de longs nuages blancs étaient venus troubler la pureté du ciel: les cimes des montagnes commencent à s'estomper de brumes et cela nous contrarie fort, car nous devrons renoncer à notre ascension au Meerauge Spitz, si de là-haut de malencontreux nuages doivent nous masquer toute vue.

Nous repartons cependant.