Nous suivons une piste à peine visible dans les mousses. Le lac Popper, situé à 1513 mètres au-dessus du niveau de la mer, est à la limite de la grande forêt, à peine s'est-on élevé quelque peu au-dessus de lui qu'on voit le voile de sapins s'éclaircir, les arbres devenir plus petits à mesure qu'on monte et bientôt ne former que des bouquets vert sombre entourés de fougères et de pins nains à la couleur plus claire.

Plus haut on traverse d'inextricables fourrés de pins nains[ [79] dont les bois convulsés, contournés, semblent se tordre sous l'étreinte d'une immense souffrance. On circule avec peine dans ce labyrinthe de végétaux entrelacés; à chaque pas nous perdons la trace du sentier que nous ne pouvons retrouver qu'au prix de recherches minutieuses. Des sapins émergent encore du fourré, de loin en loin, isolés, mais tous sont morts, dépouillés de leurs feuilles, ils dressent lamentablement au ciel leurs squelettes décharnés. Dans ces régions élevées,—1700 mètres,—le sapin ne pousse plus en ces montagnes, mais ceux-ci n'ont cependant pas été apportés ici, il a bien fallu qu'ils naissent et se développent, ils se sont même fort développés car certains d'entre eux sont de très grande taille, et pourquoi depuis sont-ils tous morts?

La végétation du versant méridional du haut Tatra suit à peu près la gradation suivante: jusqu'à 1600 mètres la grande forêt de sapins, de 1600 à 1800 mètres, les fougères et les fourrés de pins nains, et au-dessus de 1800 mètres de maigres prairies où s'épanouit cependant la collection des si charmantes fleurs alpestres, mais surtout les éboulis et les rochers nus sur lesquels ne s'accrochent plus que de rares lichens.

Pendant que nous montions parmi les pins tordus, les cimes s'étaient de plus en plus embrumées, le Meerauge avait pris un capuchon de nuages... il nous fallut renoncer à en faire l'ascension. Pour nous dédommager nous résolûmes alors d'aller voir le lac Hinzen.

Nous avions dépassé la région des pins nains, nous montâmes parmi les fougères touffues, jusqu'à un endroit où la petite vallée que nous suivions s'arrêtait brusquement au pied d'un mur de rochers éboulés; il nous fallut alors escalader, escalader sans trêve, monter, monter toujours, mais à mesure que nous montions, notre vue allait s'élargissant sur un panorama de montagnes vraiment sublime. A chaque crête de rocs que nous franchissions, nous pensions voir apparaître le lac Hinzen et chaque fois de nouvelles crêtes succédaient aux précédentes, nous finissions par croire que ce lac était un mythe et que jamais nous ne le pourrions atteindre. Nous parvînmes enfin au sommet de l'éboulis, dans une vaste prairie au milieu de laquelle s'évasait un petit lac, un tout petit lac, à peu près à sec.

Au bord de cette flaque d'eau, les touristes allemands que nous vîmes déjeuner silencieusement au lac Popper contemplaient avec une conviction attendrie ce qu'ils prenaient pour le lac Hinzen. Comment ces gros hommes et ces lourdes femmes avaient-ils fait pour se hisser jusqu'ici? Au surplus ils étaient unanimement harassés et ruisselants. Ils ne tarissaient pas d'éloges pour ces quelques litres d'eau croupie qui leur avaient coûté tant de mal à conquérir:

—Hinzen See! Hinzen See! nous expliqua le plus humide d'entre eux.

—Choli, choli, atmiraple! daigna s'écrier en français la plus rubiconde d'entre elles.

—Atmiraple! reprit en chœur la bande qui, satisfaite, s'éloigna et se mit à redescendre.

Mais nous ne pouvions croire que ce petit étang était le lac Hinzen, le plus grand des lacs de l'altitude de deux mille mètres, qui a une superficie de dix-neuf hectares. Le terrain continuait à monter, mais la pente était plus douce et l'ascension moins pénible, car on marchait sur la terre molle et sur les herbes. Nous montâmes encore parmi les gentianes, nous montâmes longtemps, puis, tout à coup, entre nous et la montagne abrupte, une fosse profonde s'ouvrit et dans le fond, vaste ellipse d'eau limpide, le lac Hinzen apparut, le vrai, le grand lac Hinzen!