Entouré d'éboulis arides et dénudés, adossé à une falaise à pic, lisse comme un mur, le lac Hinzen se montre dans le paysage le plus désolé, le plus sauvage qui se puisse concevoir. Son eau cristalline miroite dans le fond d'une poche entre des montagnes au arêtes dures et déchiquetées qui semblent les murailles d'un château fort en ruines, d'un château de Titans. Aucune végétation n'apparaît dans le cadre, tout est roc, tout est gris, c'est le spectacle de la tristesse de la nature dans ce qu'elle a de plus sublime.

Seuls quelques champs de neige éternelle, tapissant des pentes abritées, tranchent sur l'uniformité du gris qui entoure le lac. Il semble que son eau ne pourra séjourner dans ces rochers épars, qu'elle vient à peine de tomber du ciel, telle une larme, une larme des dieux, qui tremble et qui va se dissoudre.

Comme pour nous narguer, la Pointe de l'Œil de la Mer vient de quitter son capuchon de nuages, le ciel a repris toute sa pureté. Le lac resplendit de lumière, d'une lumière dure, crue, triste, que n'adoucit aucune teinte de verdure, qui exagère encore l'âpreté grise des rochers et des crêtes dentelées. On découvre un grand nombre des sommets du Haut-Tatra[ [80] qui se découpent dans l'azur en leur farouche majesté. Les voilà donc, ces terribles cimes, là, devant nous, tout près, ces pics effrayants qui nous impressionnèrent si fort hier quand nous les contemplâmes de la haute plaine.


En relisant les pages qui précèdent je me suis aperçu que je redis sans cesse l'émotion poignante, l'espèce d'effroi dont était faite notre admiration pour ces sauvages montagnes. Je demande humblement pardon pour ces répétitions. Elles sont cependant le reflet véritable de ce que nous ressentîmes au cours de nos excursions. C'est qu'à côté du Tatra nos Alpes paraissent arrivées au plus haut degré de la civilisation, ici est encore le règne de l'antique barbarie, ici tout est rude et farouche: les animaux, les arbres et les pierres.

L'aspect sauvage des monts du Tatra en éloigna longtemps la curiosité des hommes. Ce ne fut guère qu'au siècle dernier que les visiteurs commencèrent à se succéder avec quelque fréquence et qu'on connut les merveilles que la nature s'était plu à rassembler dans leur sein. Au dix-septième siècle, un auteur[ [81] écrivait que «cette montagne d'aspect farouche, s'élevant jusqu'aux nuages, dépasse de beaucoup en rudesse les montagnes de la France, de la Suisse et du Tyrol; aussi ne s'y risque-t-on guère».

On conçoit qu'une région réputée si longtemps impénétrable doit posséder une faune encore fort riche. En effet, renards, loups, sangliers, marmottes, daims, chamois y sont nombreux, on y rencontre aussi des lynx et même des ours; comme oiseaux, il y a des perdrix, des gélinottes, des tétras, des coqs de bruyère d'une espèce particulière au Tatra qu'on appelle auerhahn et des kaiservögeln ou oiseaux de l'empereur dont la chair parfumée est particulièrement savoureuse; il y a aussi plusieurs espèces de vautours et enfin l'aigle doré, roi de ces montagnes.

Le Tatra ne renferme pas de glaciers, seulement de grands champs de neige éblouissante dans les gorges abritées ou sur les pentes qui ne sont point trop abruptes. Mais d'imposantes moraines parsèment les vallées de leurs énormes blocs et montrent que les Karpathes, tout comme les Alpes, eurent autrefois leurs mers de glace.

Nous redescendîmes dans les rochers couverts de lichen, les rocs amoncelés dans lesquels chantent des ruisseaux et crient des cascades. Nous refîmes le chemin déjà parcouru dans les prés où fleurit la rouge belladone, parmi les fourrés de pins parsemés d'airelles, sous les sapins noirs au tronc roux, dans les fougères. La journée s'avançait, la vallée s'emplissait d'azur imprécis et les montagnes se rosissaient des derniers rayons du soleil. Pendant que nous marchions en file indienne dans l'étroit sentier, l'un de nous conta une légende des Karpathes.

D'après la croyance populaire, le Tatra renfermerait d'innombrables trésors cachés au fond de ses lacs brillants ou dans ses obscures cavernes. Ces richesses seraient gardées par de vigilants esprits qui les rendraient inaccessibles à la cupidité des hommes. Ceux-ci cependant, poussés par une incessante convoitise, cherchent, cherchent toujours depuis les temps les plus reculés, cherchent sans jamais se lasser.