—Sois maudit! s'écria le gnome, ôtes-toi de devant mes yeux et ne reparais jamais. Je ne veux pas que mes trésors concourent au triomphe du vice.

Ce ne fut qu'après plusieurs années que revint le troisième. Dès qu'il l'aperçut, le génie, sans même l'interroger, lui cria:

—Va-t'en. Je sais maintenant que l'or ne peut que corrompre l'homme à son contact maudit... Va-t'en, je ne t'en donnerai plus.

—Aussi ne venais-je point pour t'en redemander, dit l'homme. Bien au contraire, je te rapporte ce qui me reste de tes libéralités. Pauvre, je vivais heureux; riche, j'ai appris à détester mes semblables. Au moyen des richesses que tu m'avais données, j'ai voulu faire le bien autour de moi. J'ai dépensé l'or sans compter pour soulager les misères humaines. Que de larmes j'ai essuyées, que de souffrances j'ai calmées, que d'affamés j'ai rassasiés! Mais, hélas! mes bienfaits n'ont produit qu'ingratitude! Ma fortune a soulevé des haines jalouses! Mes libéralités ont fait naître des soupçons malveillants sur l'origine de mes richesses, mes obligés eux-mêmes, mes obligés surtout, élevèrent la voix, je fus accusé, bafoué, insulté, honni... Je dus fuir de mon pays. Dégoûté, je te rapporte ce qui me reste de ton or; pauvre, j'étais heureux, pauvre je veux rester!

—Voilà assez d'horreurs! s'écria le génie. A l'avenir, je le jure, j'empêcherai les hommes de se servir de mon or.

Au même moment la terre engloutit le gnome et ses richesses, qui, désormais, furent inaccessibles aux chercheurs de trésors[ [82].


Après notre journée entière de marche et d'ascensions, nous avons dormi bienheureusement dans les confortables chambres du luxueux hôtel.

Le Palace-Hôtel du lac Csorba développe sa grande masse au bord de l'abîme; à son faîte le drapeau national hongrois: rouge, blanc, vert, flotte fièrement. Mais spectacle vraiment curieux, ce matin le brouillard a supprimé la vue; jusqu'au niveau de la terrasse, il monte comme une mer blanche, une mer aux vagues lentes et silencieuses. Sur nos têtes le soleil et l'azur, à nos pieds l'immense étendue opaque sous laquelle se dissimule le panorama inoubliable que nous avons pu contempler hier.

Il nous faut redescendre dans la plaine. Le petit chemin de fer à crémaillère a plongé dans l'opacité grise; c'est à peine si par instants nous pouvons entrevoir quelques sapins ou la route défunte par laquelle on montait jadis au lac. Oh! cette route! Quel bel exemple de la nonchalance tout orientale des Hongrois! Voilà des gens qui se dépensent en efforts pour amener le flot des touristes dans leur beau Tatra et qui n'entretiennent même pas la seule route par laquelle les automobiles pourraient parvenir au cœur de la région la plus intéressante! Encore mieux: ils ont construit tout le long des montagnes, à mi-côte dans les sapins, une jolie route forestière, la Klotilden Weg, qui va du lac Csorba à Barlangliget, mais ils l'ont soigneusement interdite aux automobiles! Il est vrai que les autos ne fourmillent point par ici! Depuis notre départ de Vienne nous avons déjà parcouru un nombre respectable de kilomètres et nous n'avons rencontré que trois voitures automobiles.