Nous avons retrouvé avec une véritable joie notre brave cent-chevaux à la gare de Csorba. En quelques tours de roues elle nous a menés à Poprad[ [83]. Pendant ce court trajet un orage a crevé sur nous, un de ces orages comme on n'en voit que dans les montagnes, court, brusque et terrifiant, durant lesquels la nature semble prise de frénésie; la fureur des éléments s'est résolue en une cataracte qui a submergé la route en un instant.
Sur la foi des guides et de quelques récits de voyages, nous nous sommes établis à l'hôtel Parc Husz, où nous fîmes une fort humide entrée, sous la pluie torrentielle et dans la boue.
Parlant de cet hôtel, le guide que j'ai sous les yeux s'exprime ainsi: «Accueil cordial, logements d'une grande propreté, cuisine excellente, enfin tous les soins désirables, et cela à des conditions tout à fait raisonnables.»
Mes notes, elles, disent ceci: «Hôtes gracieux comme des ours du Tatra, chambres sales et dépourvues du strict nécessaire, cuisine déplorablement hongroise, service à peu près nul, écorchement réellement exagéré.»
On voit que notre appréciation personnelle diffère quelque peu de celle de nos devanciers. Le Parc Husz était le modèle des hôtels de tourisme, il y a longtemps, longtemps, il ne l'est plus aujourd'hui, bien certainement. Sont-ce les touristes qui sont devenus plus difficiles ou l'hôtel qui est devenu moins bon? Il y a peut-être bien des deux... J'adopterai cependant plus volontiers la seconde hypothèse.
Quoi qu'il en soit, nous fûmes très misérablement hébergés au Parc Husz de Poprad et je conseille vivement à ceux qui, visitant le Tatra, auront bien voulu me lire, d'aller établir leur gîte partout ailleurs.
Et cependant quel délicieux séjour ce pourrait être si l'hôtel était convenablement tenu! Quelle vue merveilleuse l'on découvre des fenêtres de ces baraques de planches avec les Karpathes géantes qui se dressent devant soi. Et ce parc charmant qui entoure l'hôtel, ce parc mystérieux où mes compagnons allèrent rêver dans la nuit, au milieu des bosquets, rêver avec les petites étoiles, où ils auraient, je crois, rêvé toute la nuit si la fraîcheur des montagnes n'était venue calmer leur crise poétique et ne les avait obligés à gagner leurs lits!
Nous avons eu ici un curieux exemple de la mentalité des Hongrois qui ne veulent à aucun prix reconnaître la suzeraineté de l'Autriche. Lorsque nous retirâmes notre courrier au guichet de la poste de Poprad nous remarquâmes que toutes les adresses de nos lettres portaient de larges ratures faites avec des crayons de couleurs: on nous avait écrit à Poprad-Felka (Autriche-Hongrie), l'employé hongrois, consciencieux et patriote, avait soigneusement rayé le mot Autriche afin de ne laisser subsister que le seul mot Hongrie. En écrivant ces lignes, j'ai sous les yeux les enveloppes ainsi raturées que j'ai conservées comme des documents intéressants et je m'aperçois que sur l'une d'elles l'employé a même ajouté le mot Magyar, afin qu'il ne puisse subsister aucun doute sur ses intentions séparatistes.
Poprad est une ville assez quelconque, sale et délabrée, comme toute petite ville hongroise qui tient à ses traditions. Sa principale curiosité est le Musée des Karpathes, où une initiative intelligente[ [84] a réuni tout ce qui a trait à ces pittoresques montagnes au milieu desquelles nous évoluons. Les collections de ce musée sont riches et bien choisies: minéraux, plantes, animaux, restes préhistoriques, cartes, plans en relief, costumes nationaux, etc.
Nous sommes dans le comitat de Zips, qui renferme un de ces rares îlots germaniques ayant résisté jusqu'ici aux flots slaves qui déferlent depuis des siècles sur les Karpathes pour y opérer leur reconquête—qu'on me pardonne cette expression castillane qui trouve ici sa place.