Le peuple des Zips a conservé la langue et les coutumes allemandes. Il descend des colons saxons, thuringiens, bavarois, qui vinrent au douzième siècle s'établir dans la haute vallée du Popper pour exploiter les richesses minières des Grandes Karpathes. Il arriva à un grand degré de prospérité et fut réellement puissant au moyen âge, suffisamment puissant pour obtenir de la couronne de Hongrie des franchises et un recueil de lois propres[ [85]. Les villes du pays des Zips s'étaient alors confédérées en une ligue qui contribua longtemps à leur prospérité. L'extension de cette colonisation allemande cessa dès le quinzième siècle et dès lors ce fut sa diminution progressive au profit de l'élément slave. En 1898, les Allemands du comitat de Zips n'étaient plus qu'au nombre de quarante-cinq mille[ [86], aujourd'hui ce nombre s'est encore restreint et l'on peut presque prévoir le jour où cette épave germanique aura entièrement disparu de la vallée karpathique qui vit jadis si florissant et si fier le petit peuple des Zips[ [87].
Poprad n'a pas conservé grand'chose du caractère allemand, mais la plupart des principales villes du comitat des Zips, comme Béla, Kesmark, Iglo, Locse, rappellent assez fidèlement les cités de Bavière ou de Franconie.
A peu près en face de Poprad, qui sommeille en sa vallée, là-bas dans la montagne, sont les Bains de Schmek, où l'on se rend par un court trajet et qui constituent un séjour de plus en plus fréquenté par les Hongrois.
Les Bains de Schmek sont, en somme, formés par trois stations distinctes, peu distantes les unes des autres: Tatra-Fured le Vieux (Alt-Schmek), Tatra-Fured le Neuf (Neu-Schmek) et Tatra-Fured le Bas (Unter-Schmek). Ces trois agglomérations sont à la fois des stations climatériques et des villes d'eaux; situées au flanc du Tatra, à mille mètres d'altitude, sur le versant méridional, très abritées, elles jouissent d'une température toujours égale, d'une vue admirable, sont pourvues d'hôtels confortables et de riantes villas.
Les stations de Schmek sont aussi des centres d'excursions nombreuses et toutes fort intéressantes dans la partie orientale de la chaîne. Au reste, toutes les villes ou villages qui avoisinent le haut Tatra sont des centres d'excursions, tellement ces pittoresques montagnes sont curieuses sur toute leur étendue. Avec ses innombrables lacs épars, ses sommets uniformément répartis, ses vallées, ses cascades, le Tatra présente un intérêt toujours égal de quelque côté qu'on l'aborde et il faudrait un volume entier si l'on voulait décrire, même succinctement les très nombreuses excursions qu'il offre à la curiosité du touriste.
Nous nous sommes mis en route de bon matin.
Adieu, montagnes du Tatra! Des hauteurs qui dominent Poprad au sud, nous jetons un dernier regard sur les géants des Karpathes. Il fait un ciel sans nuages, un temps radieux, l'imposant massif apparaît irrisé de soleil, coiffé de bleu, s'élevant de deux mille mètres au-dessus de la plaine, à pic, sans aucun contrefort qui diminue sa majesté de colosse, de colosse de deux kilomètres de haut! Adieu, Tatra!
Nous allons maintenant aborder une autre région des Karpathes, bien différente, moins imposante, mais non moins curieuse: les Karpathes de Dobsina, de Gomor et de Torna, qui s'étendent au sud de la chaîne principale.
Peu après Poprad, on franchit la vallée du Hernad, alors non loin de sa source, et au milieu de laquelle la route traverse le petit village de Grenicz. Le pays qui défile devant nos yeux est admirablement beau; la route semble errer au hasard de son caprice, tantôt au fond de gorges étroites, tantôt au milieu de verdoyantes vallées, elle passe d'un val à l'autre en serpentant sur des collines, en gravissant des montagnes. C'est une succession de tableaux enchanteurs: bois touffus, vertes prairies où coulent de clairs ruisseaux, rocs pittoresques qui grisaillent au milieu des bois sombres, là, c'est un pont de bois grossier qui franchit un torrent qui gronde et qui écume, là-haut dans la montagne un vieux château, ici, au milieu d'un tapis de verdure, une humble chaumière au toit de paille qui lance vers le ciel un mince fil de fumée bleue.