Et sur le chemin, l'inévitable tribu de tziganes qui déambule et qui tend la main. Le tzigane nomade est mendiant avant tout; il semble avoir élevé la mendicité à la hauteur d'un art; regardez ceux-là, rien n'est plus curieux que leur manège: ces êtres aux faces de bronze, aux têtes crêpelées et huileuses, s'appliquent à employer le geste, l'attitude les plus propres à émouvoir l'âme du naïf étranger; les jeunes femmes sourient, souvent fort gracieusement, et découvrent leurs dents blanches de louves, les vieilles—oh! les horribles sorcières!—geignent lamentablement; les hommes font les malades et leur grimace cherche à rendre l'impression d'atroce souffrance; les enfants crient, pleurent, sourient, tout à la fois, mais surtout exhibent d'un air comique leurs gros ventres de singes; tous sans exception tendent vers nous la main.

Voici la montagne de la Popova sur laquelle la route grimpe à plus de mille mètres, puis au bas d'une longue descente dans les sapins, Telgart où nous prenons à droite la route de Dobsina.

Des femmes slaves cheminent en frappant le sol du talon de leurs grandes bottes, leurs costumes de nuances vives, rouge ou bleu, tranchent et s'aperçoivent du plus loin. Les vieux Slovaques, avec leurs grands chapeaux, leurs vestes de drap blanc et surtout leurs longs cheveux, ont des airs d'autres siècles, ainsi devaient être les paysans français d'il y a deux cents ans. Les jeunes gens ont tenu à faire au modernisme le sacrifice de leur chevelure: les jeunes Slovaques portent les cheveux ras.

Depuis Poprad la route n'est pas trop bonne, étroite, inégale et poussiéreuse... mais elle sinue dans de si beaux paysages!

Nous venons de dépasser un szeker qui cahote au grand trot de deux maigres chevaux, au milieu d'un nuage de poussière. Le szeker est le chariot hongrois. Sa conformation est appropriée aux chemins invraisemblables du pays. Il est essentiellement composé de deux longues échelles accouplées en force de V, de deux essieux en bois sans ressorts, de quatre roues qui tournent en chantant et d'un interminable timon le long duquel se perdent deux minuscules chevaux, pas de sièges, pas de bancs, luxe superflu. Ces surprenants véhicules ont des souplesses de reptiles; leur structure se plie à toutes les déformations des chemins; ils passent partout. Combien de fois n'en avons-nous pas vu qui, pour fuir notre auto, abandonnaient la route, descendant dans les champs, franchissant des fossés, grimpant des talus sans souci de l'équilibre, leur long corps se tordait comme un serpent, leurs deux trains se plaçaient dans des plans perpendiculaires, ils ne versaient jamais, leurs nonchalants conducteurs n'avaient même pas l'air de s'émouvoir de leurs positions parfois acrobatiques.

Le szeker que nous venons de dépasser emportait la fortune de toute une troupe lyrique que nous avions vue à Poprad. Les acteurs, les actrices, leurs bagages et leurs instruments étaient entassés pêle-mêle entre les deux échelles, sur de la paille. C'étaient des artistes hongrois, à la fois chanteurs, instrumentistes et danseurs, dont les recettes devaient être bien maigres à en juger par leurs pauvres habits; les femmes, toutes jeunes, se cramponnaient énergiquement à leur oscillant véhicule; l'une d'elles nous sourit au passage avec de grands yeux de gazelle étonnée.


La matinée était encore peu avancée, lorsque nous atteignîmes l'hôtel de la Glacière, où l'on s'arrête pour aller visiter la fameuse grotte de glace de Dobsina.

Les Karpathes calcaires renferment d'assez nombreux échantillons de ces mystères géologiques que sont les grottes de glace: la grotte de Dobsina est la plus belle et la plus curieuse d'entre toutes[ [88].