L'antre s'ouvre à mi-hauteur au flanc d'une montagne[ [89]; on y parvient par un petit sentier qui serpente dans un bois de sapins au milieu des mousses et des fougères émaillées de jolies fleurs alpestres, on dirait d'un parc. Il y a devant l'entrée de la grotte un petit chalet où l'on vous oblige à séjourner assez longtemps afin de donner aux corps échauffés par l'ascension le temps de se refroidir, précaution salutaire sans laquelle on risquerait la fatale pneumonie en entrant dans le froid.
Le soleil déverse des torrents de chaleur sur un amas de rochers qui entourent un trou sombre; un courant d'air glacé s'échappe de cette ouverture; c'est l'entrée de la grotte. Avant de pénétrer, on aperçoit déjà la glace qui affleure en gros blocs. Quelle étrange impression l'on ressent! Grillés par le soleil au dehors, on se sent glacé par le froid[ [90] dès qu'on a franchi le seuil de la caverne mystérieuse.
Depuis fort longtemps, les habitants du pays connaissaient l'existence de l'antre du froid, l'orifice béant laissait apercevoir éternellement sa glace, énigme troublante en ces contrées où les étés sont si chauds; mais personne n'avait osé pénétrer son mystère. Ce ne fut qu'en 1870 que trois hommes courageux s'y risquèrent pour la première fois[ [91].
Aujourd'hui, la grotte est très convenablement aménagée pour la visite des touristes, des escaliers de bois conduisent à ses différents étages, des chemins sont tracés dans la glace et la lumière électrique éclaire ses moindres recoins.
Dès l'entrée, on se trouve dans la glace, on marche sur un pavé de glace, les parois de l'étroit corridor sont revêtues de glace. Un escalier d'une dizaine de marches nous conduit dans une vaste nef, qu'on appelle la salle Milan, la lumière électrique jaillit, c'est un mirifique éblouissement! Rien ne peut donner une idée de ce spectacle qui tient du merveilleux, on se croirait dans le palais enchanté de quelque fée. Cette salle a plus de quatre mille mètres carrés[ [92]; sa longueur est de cent vingt mètres, sa largeur varie de trente-cinq à soixante mètres, elle a plus de onze mètres de hauteur; le sol est formé par une épaisse couche de glace, unie et lisse comme un miroir, on croirait marcher sur du verre, les parois sont revêtues de glace laiteuse qui ressemble à des applications colossales du marbre le plus pur, trois énormes piliers de plus de deux mètres de diamètre, entièrement en glace, semblent supporter l'énorme nef et celle-ci est toute tapissée de glace, constellée de stalactites aux formes fantastiques, aux multiples paillettes resplendissantes, comme une infinité de diamants. Une cascade géante a fixé ses flots immobiles au milieu de la salle, la ressemblance avec une cascade liquide est tellement frappante qu'on se surprend à écouter et qu'on est étonné de ne pas entendre son fracas troubler le silence de ces lieux de mystère où tout est figé, même le bruit!
On dirait un colossal palais de verre, mieux, le verre lui-même serait impuissant à rendre les effets miraculeux qu'on admire ici, le verre n'a pas ces formations cristallines qui seules peuvent rivaliser avec le diamant. Cette glace est tantôt de la plus extrême transparence, tantôt d'un blanc laiteux opalin, tantôt lisse et polie comme l'acier, tantôt arrondie, tantôt hérissée de mille cristaux. Vous concevez l'effet que doit produire là dedans l'éclairage éblouissant de plusieurs lampes à arc voltaïque... ou plutôt non, vous ne pouvez vous en faire une idée... la plume est inapte à reproduire ce que nous vîmes, l'imagination ne peut enfanter un pareil tableau! Tout scintille, tout brille, tout resplendit!
La glace du sol est tellement polie qu'on ne peut y circuler en parfait équilibre et que les guides ont dû y établir des chemins au moyen de planches alignées.
Un autre escalier de bois conduit dans le corridor Ruffinyi qui a pour parois d'un côté le roc calcaire et de l'autre l'accumulation sans cesse augmentante de glace. Car la glace se forme sans relâche dans la grotte, il en fond bien un peu en été, mais la congélation va plus vite que la fonte et l'on peut prévoir un moment, heureusement éloigné, où toute l'énorme excavation sera remplie, où l'on ne pourra plus y pénétrer. L'accroissement est suffisamment rapide pour qu'on puisse en suivre aisément les progrès depuis que la grotte est ouverte à la curiosité publique: certains escaliers de bois ont été envahis par la glace et sont aujourd'hui impraticables, sur d'autres on suit la montée du flux solide par les bas échelons qui se sont peu à peu enlisés, enfin une lampe électrique est en train de disparaître, déjà à moitié enfouie dans l'impitoyable marée.
Sur la muraille verticale du corridor, placée comme une section vive, on peut lire les divers âges du dépôt glaciaire. J'ai cherché vainement en des livres spéciaux une explication satisfaisante de ces curieuses formations. Je dois avouer que dans une grande quantité de théories je n'ai pu en trouver aucune qui paraisse clairement adoptable. Parmi les explications invraisemblables, je ne citerai que celle qui professe gravement que la congélation est produite par l'action du vent qui s'engouffre par des interstices du rocher et qui ne pouvant s'échapper librement produit une pression favorable à la solidification. Que le vent s'engouffre dans la grotte cela est fort possible, mais qu'il produise une pression suffisante pour obtenir la congélation....
Une autre théorie admet que les calcaires poreux qui entourent la grotte sont constamment traversés par des infiltrations capillaires et que celles-ci arrivant à l'air libre s'évaporent brusquement pour une partie et produisent ainsi un abaissement de température suffisant pour congeler l'autre partie. Ceci est plus admissible.