Nous reprîmes notre route par la vallée de Sztraczena, où coule la Göllnitz, labyrinthe pittoresque qui tourne dans les montagnes couvertes de forêts, couloir sauvage hérissé de rocs fantastiques. Certains endroits ont un aspect vraiment farouche; dans un tournant, un énorme pan de rocher obstrue la vallée, seule la rivière s'est aménagé un étroit passage et l'on a dû percer la roche d'un tunnel pour faire passer la route.

Le val désert s'anime tout à coup par l'apparition d'une exploitation minière qui paraît importante, ce sont des mines de cobalt et de nickel dont la contrée tire le plus clair de ses revenus. Puis, de nouveau, revient la solitude des grands bois, mais la route reste horriblement défoncée par le charroi des mines.

Une longue montée, toujours dans les bois, un col[ [93], et l'on a soudain une vue splendide sur une vaste étendue de pays: les Karpathes se montrent en un chaos sauvage et à nos pieds, dans une gracieuse vallée, la petite ville de Dobsina, qui a donné son nom à la grotte de glace, bien que celle-ci en soit distante de quatorze kilomètres.

Après mains lacets au flanc de la montagne, longue descente durant laquelle on cahote dans les ornières et la poussière, on atteint Dobsina. C'est une vieille petite cité dont l'origine se perd dans la nuit des temps, qui fut certainement créée pour l'exploitation des mines, qui en vit encore, ancien foyer de colonisation germanique, l'air très allemand, mais où, comme chez la plupart de ses sœurs des Karpathes, le Slave a presque complètement chassé le Germain.

Nous roulons ensuite dans une large vallée. Arrivant en un tout petit village, nous trouvons la population entière en fête: on célèbre un mariage. Nous nous arrêtons quelques instants. Aussitôt nous sommes entourés, assaillis par une foule en habits de fêtes,—les antiques costumes nationaux hongrois,—qui abandonne un festin commencé et déjà pompeusement arrosé pour venir manifester sa joie de nous voir en poussant des cris, des hurlements à nous rendre sourds... Tous, hommes, femmes et enfants ont à la main une énorme cuillère de bois qu'ils agitent au-dessus de leur tête. Les aurions-nous interrompus au moment où ils mangeaient le potage? ou bien cette cuillère serait-elle un emblème matrimonial? Insondable mystère que nos connaissance insuffisantes de la langue hongroise ne nous permirent pas d'approfondir. Ces indigènes sont Hongrois et non plus Slaves, c'est tout ce que nous pûmes apprendre.

Nous voici maintenant dans le val étroit où coule le Sajo et nous ne tardons pas à arriver à Rosnyo[ [94], vieille ville triste et silencieuse, et qui dort... ne la réveillons point... passons.

Mais tout là-haut, sur le mont, voyez-vous ce fier château? C'est Kraznahorka, l'un des vieux manoirs des Karpathes les mieux conservés. Il est, paraît-il, intact et tel qu'il fut édifié aux temps reculés du roi Béla. On y peut voir les meubles, les tentures, les tableaux qui ornent ses vastes salles depuis le moyen âge, les armures de ses anciens chevaliers y sont encore debout et luisantes, ses vieux canons continuent à monter leur garde de plus de six siècles. Depuis le seizième siècle, Kraznahorka est la propriété des Andrassy. C'est dans ce château que sont conservées les archives de la noble famille, l'une des plus puissantes et des plus anciennes de la Hongrie. C'est aussi à Kraznahorka que, pendant longtemps, ces riches magnats se firent inhumer. On y voit, en un cercueil de verre, dans un état de conservation parfaite, le corps de Sophie Andrassy, la martyre, la Dame blanche de Löcse[ [95].

Au commencement des temps obscurs du moyen âge, il arrivait souvent que de pauvres paysans devenaient subitement de grands seigneurs.... C'est du moins ce que prétendent les légendes.

Un jour, un berger appelé Bebek mangeait tristement son frugal repas; assis dans la prairie solitaire, perdu dans la montagne, n'ayant pour toute compagnie que ses moutons, il laissait rêveusement errer ses regards autour de lui. Son attention fut soudain attirée par une petite souris qui était venue s'ébattre dans l'herbe devant lui. Bebek lui jeta des miettes de son pain. L'intelligent petit animal emporta vivement l'aubaine imprévue au fond de son nid, mais pour en ressortir aussitôt et pour venir en demander encore. Quelle ne fut pas la surprise du berger en voyant la souris qui sortait de son trou ses poils luisant de poudre d'or; curieusement il fouilla la terre et découvrit un trésor d'une incroyable richesse. Subitement, par la seule intervention d'une toute petite souris, le berger misérable était devenu un opulent magnat. Ses richesses lui permirent d'aider son roi, qui l'anoblit. Avec son or, il construisit pour lui et pour ses fils sept châteaux forts: Kraznahorka, Pelsöcz, Torna, Szadvar, Csetnek, Berzete, Solyomkö. Du berger Bebek descendit une puissante famille de seigneurs qui régnèrent durant de longs siècles sur toute la contrée. Kraznahorka appartenait encore à un Bebek lorsqu'au seizième siècle l'antique manoir passa aux mains de la famille Andrassy.

Suivant le cours du Sajo, nous allons passer successivement auprès de la plupart des autres châteaux forts des Bebek dont les restes ne sont plus que ruines, mais qui se dressent encore fièrement sur leurs escarpements.