Devant nos yeux se déroulent les Karpathes de Torna, parois abruptes, plateaux de prairies. Ces montagnes sont formées de calcaires poreux aux entrailles pleines de surprises. C'est d'abord le plateau de Szillicz, qui renferme la grotte du même nom, remplie de glace. Plus loin, c'est le plateau de Pelsöcz[ [96], tout criblé d'excavations, farci de grottes, fissuré de crevasses; il est impossible de voir jamais la moindre trace d'eau sur ces plateaux dont le sol troué comme une écumoire, absorbe la pluie aussitôt et ne la rend jamais.
Nous arrivâmes à Pelsöcz[ [97] comme la nuit tombait.
C'est une petite ville hongroise, antique et vénérable, qui se targue de multiples quartiers de noblesse: sa fondation remonterait à Bors, l'un des lieutenants d'Arpad[ [98].
Notre caravane établit son campement dans une petite auberge du cru, simple et propre,—qui se serait attendu à cela en Hongrie?—dont l'hôte, accueillant, serviable et bon, se confondit en mille attentions délicates pour nous recevoir dignement.
Comme nous flânions sur la porte de l'auberge en attendant l'heure du dîner, il nous fut donné d'assister à un spectacle extraordinaire: le calme silence de la petite ville fut soudain troublé par un fracas terrifiant, le ciel s'obscurcit d'un nuage de poussière, une véritable trombe s'était précipitée sur le pays, envahissant les rues, une trombe d'où s'exhalaient des grognements rauques et brefs... puis tout était retombé dans le silence... mais le météore avait bien duré un bon quart d'heure. Nous venions d'assister à un défilé de cochons qui rentraient du pâturage et regagnaient leurs logis respectifs. Curieux exemple de communisme digne des âges futurs de l'humanité! Les cochons de ce pays vont au champ en commun, bien qu'appartenant à des propriétaires différents, le soir venu, ils reviennent tous ensemble, ils envahissent le village, ils rentrent comme rentrent des cochons, c'est-à-dire comme un ouragan, renversant tout ce qui se trouve sur leur passage, en masse compacte,—ceux-là étaient plus de cinq cents,—et sans arrêt, sans hésitation, ils s'engouffrent chacun dans son étable sans se tromper.
Parmi les innombrables grottes que renferment les montagnes de ce pays, il en est une, la Caverne Sonore[ [99], ainsi nommée à cause du puissant écho qui résonne en ses flancs, dont notre hôte nous conta la légende pendant que nous dînions.
Une jeune paysanne des environs de Torna était allée un jour dans la montagne pour cueillir des cornouilles. Sa récolte finie, son panier plein jusqu'au bord de rouges baies, elle rentrait gaiement, heureuse en pensant au plaisir que sa belle cueillette allait procurer à ses vieux parents. Comme elle passait devant le trou qui sert d'ouverture à la caverne sonore, elle entendit une voix qui semblait sortir de terre et cette voix l'appelait:
—Qui que vous soyez, passant, secourez-moi.
—Où êtes-vous et que désirez-vous? s'enquit la jeune fille.