On célébra aussitôt le mariage du jeune couple; le mari fut anobli et devint le père d'une race qui, durant des siècles, fut riche et puissante. Le roi se plaisait à répéter souvent à l'ancienne paysanne:
—Je vous avais bien dit que ma bague vous porterait bonheur!
Ce matin, la cour de l'auberge est pleine de monde: ce sont les habitants de Pelsöcz venus curieusement examiner notre voiture automobile. Cet engin cause leur étonnement, il ne s'en est encore jamais arrêté dans leur petite ville, jamais ils n'ont eu le loisir d'en contempler de près, c'est à peine si quatre ou cinq exemplaires ont traversé le pays, environnés de poussière, à moitié invisibles. Les poules, les chèvres et les cochons, aussi curieux que les gens, se sont mélangés à la foule et regardent gravement, tendant le cou.
Et quand nous partons, tous ces braves gens nous disent des adieux sympathiques. L'hôtelier nous remet mystérieusement un énorme paquet dont nous ignorons le contenu... nous l'ouvrirons un peu plus loin, sur la route, et nous nous apercevrons qu'il contient exclusivement du pain, de belles miches dorées. Quelle coutume surprenante!
Nous nous dirigeons vers la célèbre grotte d'Aggtelek, qui est la reine des grottes de stalactites comme celle de Dobsina est la reine des grottes de glace.
Le chemin qui va de Pelsöcz à Aggtelek mérite à peine le nom de sentier. Il a plu une partie de la nuit et cela nous vaut la joie de faire connaissance avec la boue hongroise. Ah! je conserverai toujours le souvenir de ce chemin! Le sol y était un mélange de boue argileuse et de rochers glissants; l'auto errait là-dessus comme prise d'ivresse, la direction était folle, les roues tournaient sur place à tel point qu'aux moindres montées et malgré les antidérapants tout le monde devait mettre pied à terre et pousser énergiquement. Nous avancions à l'allure d'un homme au pas: la distance qui sépare Pelsöcz de la grotte d'Aggtelek est de treize kilomètres, nous avons mis exactement une heure trois quarts pour la parcourir... avec une cent-chevaux!
Invisible aux yeux non prévenus, l'entrée de la Grotte se dissimule au fond d'une dépression, derrière quelques touffes d'arbustes. Un tout petit trou noir au pied d'une falaise gris de plomb, voilà l'entrée.
La grotte d'Aggtelek, ou plutôt les grottes, car c'est, en réalité, une succession de grottes affectant la forme du cours d'un fleuve et de ses affluents, a une longueur totale de huit kilomètres sept cents mètres; c'est la plus grande du monde après la grotte américaine du Mammouth[ [100]. Il faut seize heures pour visiter en entier ces méandres souterrains. Je serai cru sans peine en disant qu'il n'entrait nullement dans nos intentions de faire une visite complète et aussi copieuse, il aurait fallu pour cela que nous fussions chauves-souris ou géologues.
Connues depuis les temps préhistoriques, ces grottes servirent de sépultures, elles furent même habitées par des humains durant les périodes paléolithique et néolithique[ [101] ainsi que le démontrent, paraît-il, les débris qu'on y a découvert: squelettes humains, ossements d'ours des cavernes, de rhinocéros, instruments de pierre et d'os, débris de poteries. Elles furent encore habitées aux époques du bronze et du fer. Elles servirent de lieu de refuge aux temps troublés des grandes invasions. Enfin des moines y auraient établi pendant un certain nombre d'années leur pieux commerce.