Bien que leur existence n'ait jamais été oubliée dans les temps modernes, elles restèrent longtemps inexplorées. Ce ne fut qu'au commencement du dix-neuvième siècle[ [102] que de sérieuses investigations furent accomplies dans l'antre obscur. Depuis, l'on a poursuivi l'aménagement des grottes et aujourd'hui elles sont affermées à la Société des Karpathes qui a cependant encore beaucoup à faire si elle veut les produire avec avantage aux yeux des touristes.

C'est bien ici le séjour de la nuit et du silence. On a à peine parcouru quelques mètres dans ce labyrinthe mortel qu'on se sent oppressé d'angoisse, étouffé par la nuit, effrayé par le silence. Et cependant ces grottes immenses ne sont que successions de merveilles; la nature a produit là par milliers, de véritables chefs-d'œuvre. Stalactites et stalagmites forment un entre-croisement de colonnes, de fûts, de voûtes, d'ogives, de cintres, sculptures, dentelles, chapiteaux, polis, luisants comme le marbre; c'est une série de palais fantastiques, de nefs grandioses, de basiliques colossales que l'imagination rend plus surprenants encore, mais que la nuit fait lugubres. Le guide qui nous accompagne s'éclaire au moyen d'une torche fumeuse; chacun de nous porte à la main une bougie dont la lueur ne peut percer les ténèbres à un mètre; on soupçonne les merveilles dans lesquelles on évolue mais on ne les voit pas. Aux endroits les plus curieux le guide illumine la grotte d'un éclair de magnésium, on a comme un aperçu fabuleux d'un palais magique, on est surtout ébloui par la lumière subite et, hélas! on ne voit guère mieux qu'à la lueur de la torche et des bougies. Ah! si l'on avait ici l'éclairage électrique de la grotte de Dobsina, je m'imagine qu'on jouirait d'un spectacle inouï!

Chaque grotte a son nom, chaque formation de la nature a reçu une appellation fantaisiste. Il y a la Grande Eglise, le Paradis, le Parnasse, la Montagne de Diamant, le Harem, le Lit de repos du sultan, les Jardins suspendus de Sémiramis, et combien d'autres noms qui vous font venir l'eau à la bouche pendant que les yeux se tuent à vouloir percer les ténèbres; mais il y a aussi l'Ossuaire, où coule le fleuve Achéron, la Caverne des chauves-souris, le fleuve Styx, le Temple juif, la Porte de Fer, l'Enfer... brr... ces noms ajoutent à notre effroi, il nous tarde de sortir de cette atmosphère noire, épaisse, humide et froide[ [103].

On a depuis peu percé une seconde ouverture au milieu de la grotte afin de permettre aux touristes qui ne veulent pas aller jusqu'au bout de sortir sans revenir sur leurs pas... notre état d'oppression était tel que nous n'allâmes même pas jusque-là et que nous rebroussâmes chemin avant d'avoir atteint cette sortie.

On explique la formation de ces grottes par l'action des eaux du plateau de Szillicz[ [104] qui, s'engouffrant dans les multiples crevasses dont il est émaillé, créèrent de véritables rivières souterraines et des vallées d'érosion. Voilà pour les excavations. Quant aux stalactites, celles-ci sont produites par des causes purement chimiques: l'acide carbonique dissout dans l'eau des pluies permet la solubilisation des calcaires qui peuvent se transporter ainsi aux points d'infiltration où ils se solidifient à nouveau par évaporation de l'eau. Les formations calcaires se poursuivent donc sans cesse, sans cesse la nature procède à l'ornementation de la Baradla[ [105].

Nous retrouvâmes la lumière du soleil avec une joie réelle. Notre souterraine promenade nous avait fait gagner un solide appétit, aussi saluâmes-nous avec une joie au moins aussi grande la maison du gardien de la grotte, où le Guide des Karpathes nous annonçait que nous trouverions à déjeuner. Hélas! vain espoir, fallacieuse promesse d'un Guide dont Parc Husz aurait dû nous apprendre à nous défier: la maison du gardien existait bien, le gardien aussi, mais celui-ci déclara piteusement qu'il n'avait rien, absolument rien pour nous faire déjeuner! Ah! comme nous comprîmes alors toute la délicatesse du procédé de notre hôte de Pelsöcz, qui n'avait pas voulu nous laisser partir ce matin sans nous munir au moins d'une ample provision de pain; il savait bien ce qui nous attendait ici, le brave homme!

Les coffres de l'auto contiennent heureusement toujours un abondant approvisionnement de conserves et nous pûmes cependant composer un déjeuner somptueux que nous encadrâmes avec le pain de l'hôte de Pelsöcz auquel nous envoyâmes nos pensées attendries.

Le gardien des grottes est un vieux brave homme qui fait son métier consciencieusement et qui tient une statistique soigneuse des étrangers qui visitent son domaine. Il nous fut ainsi donné de constater combien peu les Français viennent admirer les curiosité de la Hongrie; qu'on en juge par les chiffres ci-après que j'ai relevés sur la comptabilité de la société des Karpathes:

Français venus visiter la grotte d'Aggtelek:

En 18901
— 18910
— 18920
— 18931
— 18940
— 18950
— 18962
— 18970
— 18982
— 18992
— 19000
— 19015
— 19022
— 19031
— 19040
— 19053
— 19060
— 19071