En 1908, il n'était encore venu jusqu'ici qu'un seul Français, mais grâce à nous cinq, cette année battra tous les records avec six visiteurs de notre pays de France.
Nous repartîmes, poursuivant dans le sud, afin d'aller plus loin rejoindre la grande route. Le chemin est toujours aussi mauvais: l'auto a repris ses divagations et ses glissades. Le petit village d'Aggtelek se montre bientôt sur la gauche, au pied des montagnes qui renferment la grotte, chétif amas de maisons à l'air pauvre, craintivement groupées autour d'un clocher pointu.
Dans l'antiquité lointaine une grande ville florissait là, à la place du village actuel, et, sur la hauteur de la Baradla se dressait un imposant château dont les toits d'or étincelaient au loin. Le roi qui l'habitait commandait une armée importante avec laquelle il allait constamment piller les pays environnants; il entassait d'immenses trésors dans son château et dans la grotte qui se trouvait au-dessous.
Au cours de ses incursions, il avait vu la fille d'un autre roi, son voisin, et en était tombé éperdument amoureux: elle était belle comme le ciel! La jeune princesse était déjà fiancée, elle repoussa dédaigneusement le cœur du roi pillard, son cœur et ses fabuleuses richesses. Le souverain de la Baradla, fort habitué à prendre ce qu'on ne voulait lui donner, enleva la princesse et l'emmena dans son château. Il la garda prisonnière: il se flattait que la captivité briserait l'énergie de la jeune fille et que ses trésors aidant, ses trésors qu'il lui faisait souvent contempler en la promenant dans la grotte, elle finirait par lui accorder sa main.
Mais le fiancé de la princesse, armé d'une baguette magique, accompagné d'une nombreuse troupe de fidèles, se présenta devant le château pour réclamer son amante. Le roi ne daigna même pas lui répondre; il s'enferma dans la grotte avec sa captive et tous ses hommes d'armes; là, il se croyait inexpugnable. Par la vertu de la baguette magique, le roi, ses trésors et tous ses soldats furent changés en stalactites et la jeune princesse fut délivrée[ [106].
C'est ainsi que le commun du peuple croit expliquer la formation des stalactites de la grotte, explication merveilleuse et toute poétique, et combien plus attrayante que l'autre, celle des savants, vous savez bien, la chimique!
En face du village d'Aggtelek, on rejoint le chemin de Tornalja, qui, sans être bien fameux, est cependant acceptable et fait retrouver quelque tranquillité aux passagers de l'auto, qu'avaient un peu ému les dérapages de la matinée.
Nous roulons dans une superbe forêt de chênes dont le sol, d'argile ferrugineuse, est coloré de rouge. On dit dans le pays que c'est le diable qui teignit de son sang la terre de la forêt. Voici en effet le conte singulier que les paysans hongrois narrent au coin du feu durant les longues veillées d'hiver.
Au milieu de la forêt Rouge s'élèvent deux rochers escarpés dont l'un est surmonté d'une croix. Par une sombre nuit d'hiver, alors que l'ouragan déchaîné courbait les arbres de la forêt, un ange divin et un noir démon se rencontrèrent, l'un assis au pied de la croix, le second juché au sommet de l'autre roc.