Je connaissais mon devoir. Je fis prendre au Caveau des Boers deux bouteilles du vin blanc qu’on vendange sur les côteaux, localement célèbres, de Cassis, un pain et du saucisson. Et nous allâmes nous asseoir sur la jetée.

En face de nous, c’était la rade, fermée pour les yeux comme un lac, carrée dans sa forme apparente comme si on l’avait creusée à la main, ceinte par des terres hautes, des collines pareilles à celles qui se dressent au-dessus de la ville, parfois toutes noires de buis et de myrtes, ailleurs toutes chauves et dévastées, de vieilles, très vieilles collines, craquelées par le soleil et mangées par la pluie. L’eau tranquille regardait le ciel, le ciel très pur regardait l’eau. Tout au milieu, vers le sud et l’ouest, de grosses choses s’allongeaient : des cuirassés, des croiseurs, pressés les uns contre les autres ; et leurs tourelles d’acier, leurs hunes guerrières, faisaient rêver d’un château fort, d’un fantastique château fort, tombé du haut des monts jusque dans la mer. Ils semblaient presque trop grands pour l’espace plat et liquide, et ne bougeaient pas. Mais devant eux, de toutes petites taches blanches se déplaçaient sans cesse, avec une incroyable célérité : des canots à vapeur et à pétrole, des barques ailées ; et de grosses bouées, dont on ne voyait que le dessus, peint en rouge et fait comme le couvercle d’une marmite énorme, dans ce grand baquet d’eau bleue traçaient des avenues droites.

— Voilà, dit Barnavaux, le théâtre de ma victoire !… C’est la dernière fois que les Russes sont venus. Moi, j’avais déjà tout mon paquetage, et mon hamac, à bord de l’Amiral-Charner, qui devait repartir le lendemain pour la Crète ; mais on nous avait tous lâchés, cette nuit-là, pour aider à fêter les amis et alliés. Ah ! nous pourrons recevoir toutes les flottes d’Édouard, celles du roi d’Italie, même celles d’Allemagne, — car tout arrive, dans ce chien de pays — mais jamais, jamais, on ne se soûlera comme avec les Russes, je le jure sur l’honneur de l’infanterie coloniale ! Tout le temps ils vous embrassent sur la bouche, et tout le temps ils boivent : c’est un phénomène surnaturel.

» D’abord, on est allé avec eux prendre l’apéritif au Bar du Cygne et de la Galère, qui est sur la route du Mourillon, et où il y a un aveugle qui joue du piano, comme dans le grand monde. L’aveugle, il a tant bu qu’il pleurait dans son piano, et qu’il a joué le cake-walk en croyant que c’était Bojé Tsara Krani. Mais les Russes, ils trouvaient ça bien tout de même. Après, on est allé à la Perle de la Méditerranée ; après, au Restaurant du Pôle Nord et de Californie ; après, au Grand Bar des Pacifiques, où on s’est battu avec des Norvégiens, je ne sais pas pourquoi ; on a été manger quelque chose à la Reine des Rascasses, une maison très distinguée ; après, on est retourné au Bar du Cygne et de la Galère, après… je ne me rappelle plus. On a été partout ; au Pavé d’Amour, bien sûr.

» Ah ! des noces comme ça, des noces comme ça ! Dans la rue, des hommes habillés en femmes, des femmes qui n’étaient pas habillées du tout, des pianos mécaniques qui ne jouaient plus, parce qu’on prenait des bains de pieds dedans ; des marins russes, gigantesques, qui s’en allaient portant des filles sous le bras, les emmenant… où, ils ne savaient pas. Ils les enlevaient, comme des gorilles. Et tout le temps, je vous dis, ils vous embrassaient sur la bouche.

» On cassait des tables de marbre, on défonçait des portes. Il vint un homme avec des ballons rouges, pour les petits enfants. Un matelot français les acheta tous, pour quarante francs : il y en avait bien cent. Et puis il attacha une mèche soufrée à ce gros paquet voletant, et le lâcha, pour voir la belle flamme que ça ferait dans le ciel. Et c’est vrai que les ballons éclatèrent contre un toit, et que le toit prit feu, et que ça fit une très belle flamme, et que les pompiers arrivèrent avec leurs pompes, et qu’on soûla les pompiers. C’était beau !

» … Il s’appelait Plévech, le gabier aux ballons, et tu parles s’il était fier ! Il me dit que Plévech, en breton, ça voulait dire « le Poilu » et qu’il ferait encore beaucoup de choses magnifiques à cause de son nom, de sa force, et de l’argent qu’il avait. Pour voir, j’allai avec lui.

» Ce fut comme ça que, par en haut le boulevard Sainte-Hélène, nous découvrîmes une petite voiture de maçons, avec des briques, un sac de ciment, une auge, un seau et une truelle. D’abord nous roulâmes la petite voiture. Il nous semblait qu’elle avait besoin de changer de place. Un peu plus tard, le Poilu me dit qu’il fallait faire quelque chose pour la moralisation des masses, qui étaient horriblement perverties, et par conséquent employer les briques à fermer à tout jamais la porte de madame Angèle, puisque cette personne manquait de vertu. Mais en allant chez madame Angèle, nous passâmes devant chez monsieur Poulard, celui qui est commissaire aux vivres. Et il a une drôle de maladie ; toutes les fois qu’il voit du monde, ou qu’il traverse une place, la tête lui tourne, il croit qu’il va s’évanouir. Il faut qu’il soit tout seul pour qu’il soit content. On appelle ça de l’ago…

— De l’agoraphobie, complétai-je.

— Oui. Alors, je pensai qu’il valait bien mieux murer la porte de monsieur Poulard, pour lui ôter la tentation de s’en servir. Le Poilu trouva mon idée juste et charitable. De notre vie, nous n’avions travaillé comme ça. Le Poilu gâchait le ciment, me portait les briques, et je les posais une à une, bien proprement : une couche de ciment, une couche de briques, en priant la Madone que ça voulût bien coller avant le matin.