— Machine, y a bon, continua Oumar en se touchant la tête. Mais chef micanicien Zimamann, y a pas bon. Chef micanicien y en a gagné fou !

Zimmermann tourna encore une manette et Oumar renversa le mouvement pour la dixième fois. Le géant alsacien l’empoigna par les deux bras et d’un seul effort envoya le grand nègre rouler presque sous la grille rougie à blanc. Le noir se releva sans jeter une plainte, et Samba, le second chauffeur, prit sa place sans hésiter, parce qu’il savait que ça devait se faire comme ça.

Mais Zimmermann grinçait des dents. En même temps, il nous regardait d’un air dont je n’oublierai jamais l’expression d’appel, de désespoir, d’angoisse, et cependant de fureur. Il paraît que les chiens, quand ils deviennent enragés, jettent de pareils regards sur leurs maîtres avant de leur sauter à la gorge. C’est la lutte entre tous les vieux instincts de dévouement, de fidélité, d’amour, et le mal féroce, la possession démoniaque, qui veut qu’ils mordent et qu’ils tuent. Alors je pensai qu’il fallait que je fisse ce qu’on fait dans ce cas-là — ce qu’on fait quand les bêtes deviennent enragées — et je frémis. Barnavaux frémit comme moi et me mit la main sur l’épaule :

— Non, dit-il d’une voix suppliante, il n’est pas fou. Ce n’est pas même une insolation. Je l’ai déjà vu comme ça. Laissez-le. Seulement, il faut changer son idée. Vous allez voir !

Il ajouta sévèrement :

— Zimmermann, est-ce que tu ne vois pas que tu es tout nu ?

Le mécanicien se ramassa, semblable à un cheval dont on prend les rênes, ramena ses deux mains sur sa poitrine, d’un geste bizarre et inattendu, nullement militaire, comme s’il battait sa coulpe, et prit sur le plat-bord son pantalon de toile et son bourgeron.

— Je savais bien, dit Barnavaux, je savais bien ! Il n’oubliera jamais qu’il a été frère convers chez les Lazaristes, celui-là ! Il fallait lui rappeler d’abord que sa tenue était indécente. Ah ! ils les dressent, les missionnaires, ils les dressent !

Zimmermann, ayant jeté un seau le long du bord, le retira plein d’une eau sombre chargée de pourriture d’herbes, et se mit à boire à même. Je lui retirai le seau et lui fis prendre deux grands verres d’eau filtrée coupée de tafia. Il tremblait de tous ses membres et nous considérait d’un œil égaré.

— Qu’est-ce qu’il y a ? dit-il, qu’est-ce que j’ai fait ?