Deux grosses larmes roulèrent sur ses joues, non qu’il éprouvât nulle peine qu’il pût définir, mais c’était la fin de la crise, la réaction inévitable, horriblement douloureuse à voir dans ce corps de géant.

— Maintenant, il n’y a plus qu’à veiller à ce qu’il ne se jette pas dans la rivière, me dit Barnavaux. Ça peut arriver : le sang qui brûle. On se noierait pour se rafraîchir. Il faut l’occuper.

Il poursuivit, toujours assuré :

— S’il y a du bon sens à se mettre dans un état pareil ! Toi, Zimmermann, un ancien frère lazariste, presque un ancien curé, passé garde-magasin, puis mécanicien du gouvernement, et honoré d’une mention au Journal officiel de la colonie. Pourquoi as-tu été honoré d’une mention ? Raconte, pour voir.

Zimmermann se passa la main sur le front. Un éclair d’orgueil brilla dans ses yeux, et à cela je sus qu’il revenait à lui : l’orgueil est le sentiment qui distingue le mieux l’homme de la brute. Il dit :

— C’est à cause de l’insurrection de Carnotville, dans la Haute-Sangha, tu sais bien ?

— Comment veux-tu que je sache, répondit Barnavaux, qui avait entendu l’histoire vingt fois.

— Si, tu sais, dit Zimmermann. Avant, j’étais frère à la mission des lazaristes. Et j’étais heureux chez les lazaristes, oui, j’étais heureux ! Tout ce qu’un homme peut faire, je sais le faire, moi ! J’ai construit la chapelle. Les briques, c’est moi qui les ai cuites. La maçonnerie, la charpente, j’ai tout monté. A leur station de Bangui, j’étais mécanicien du vapeur, un beau vapeur, pas un sabot comme ceux du gouvernement. Et quand je ne faisais ni le maçon, ni l’architecte, ni le charpentier, ni l’ingénieur, j’apprenais le français aux petits nègres ; j’étais aussi professeur, quoi ! J’avais une robe, je ressemblais à un vrai prêtre, et c’est la gloire ! Mais voilà qu’un jour le gouvernement dit : « Les congrégations ? Je n’en veux plus, des congrégations ! Vous, les curés, demi-tour ! » Les lazaristes sont partis. Je disais au père Mottu : « Qu’est-ce que je vais devenir ? Je ne peux pas retourner en France, je ne connais plus personne. C’est ici mon pays, maintenant ! En France, il n’y a que des blancs. Comment peut-on vivre dans un pays où il n’y a que des blancs ? C’est contre nature. » Mais il m’a répondu : « Faites comme vous voudrez. Nous ne pouvons pas vous garder. » Alors, j’ai pris du service dans l’administration, et on m’a nommé garde-magasin à Carnotville. Voilà.

» J’étais là presque tout seul, avec un petit administrateur de l’École coloniale, un jeune homme bien gentil, doux comme une fille, et qui savait de son métier, tout ce qui ne peut servir à rien. C’est encore une idée du gouvernement, d’envoyer de Paris, droit chez les sauvages, des enfants qu’on vient de sevrer, pour qu’ils y deviennent tout de suite généraux, juges, quasi-rois d’un pays grand comme la moitié de la France. Heureusement, la Haute-Sangha était tranquille. Les indigènes de Carnot — des Yanghérés — défrichaient des coins de forêts pour y faire pousser des bananes. Ils élevaient des chevreaux et des chiens — ils mangent les chiens — allaient chercher du caoutchouc pour l’impôt, et faisaient tout ce qu’on voulait. Et, tout près du poste, il y avait un autre village, habité par des Haoussas, des hommes d’une autre race, bien plus riches et bien plus malins. C’est à peine s’ils avaient des champs de mil et des bananiers : du commerce, ils ne faisaient que du commerce. On aurait dit des juifs… ou des Auvergnats.

» Voilà qu’un jour un de ces Haoussas arrive dans le village yanghéré, et achète une poule à une femme. Pour cent perles blanches, il l’achète. Samara, le mari de la femme, revient, et dit : « Où est la poule ? » Et il se met en colère parce que cent perles, ça n’était pas le prix.