Barnavaux se mit à siffler.
— Il manquait aux convenances, dit-il. Les poules, en pays yanghéré, elles ne sont pas aux hommes, mais aux femmes. Donc cette femme avait le droit de vendre sa volaille comme elle voulait.
— C’est vrai, répondit Zimmermann. Mais ce mari-là avait un mauvais caractère. La preuve c’est qu’il rattrapa le Haoussa sur la route et le tua sans hésiter. Le soir même le poste recevait une volée de coups de fusil : tous les Haoussas s’étaient mobilisés pour venger le mort. Et c’était la guerre. Non pas contre nous, mais une grande guerre entre les Haoussas et les Yanghérés.
— … Sous les yeux scandalisés du représentant de la République française, et à l’ombre des trois couleurs, symbole de paix et de civilisation, poursuivit Barnavaux. Je connais ça.
— C’était aussi ce que disait le petit administrateur de l’École Coloniale, dit Zimmermann. Mais il n’était pas comme toi, il prenait ça au sérieux, à cause de sa vertu, et des choses qu’il avait lues dans des livres. Et disait : « Je ne peux pas permettre ! On a outragé le drapeau. On a tiré sur le poste. Il faut aller infliger une sévère leçon aux Haoussas. »
» Il disait « une sévère leçon » parce que c’est ainsi qu’on s’exprime dans les journaux quand une compagnie de Sénégalais a « cassé », dans la brousse, un village de quatre pelés et trois tondus, au nom de la civilisation.
» Casser ce village de Haoussas, c’était bien facile, mais alors, qui est-ce qui aurait payé l’impôt ? Je disais à l’Enfant : « Ça va s’arranger, monsieur l’administrateur, ça va s’arranger. » Il se calmait pour un temps. Mais le lendemain, il avait changé d’idée. Il disait : « Je ne suis pas seulement chargé de faire respecter le gouvernement, mais la justice. Et même les plus récentes circulaires insistent beaucoup plus sur la justice. Or, les Haoussas ont raison : ce Mamy Coumba a tué un homme. Il faut que je le fasse incarcérer préventivement, et que j’instruise son affaire, conformément aux règles du Code pénal ! » Il aurait eu raison si on avait été à Villejuif ou à Pantin. Mais s’il avait appliqué le Code pénal à Carnotville, nous aurions eu tous les Yanghérés sur le dos pendant des années, pour leur avoir donné tort vis-à-vis des Haoussas. Et alors, qu’est-ce qu’ils auraient dit, en France, où ils veulent bien avoir des colonies, mais pas d’histoires ?
— … « Une révolte dans la Haute-Sangha, » récita Barnavaux comme s’il avait lu le journal… « Crimes sadiques d’un administrateur ! »
— Je ne voulais pas qu’on lui fît des misères, à l’Enfant, continua Zimmermann. Je l’aimais bien : presque autant que j’avais aimé ce pauvre père Mottu. Voilà pourquoi, quand il était dans ces idées-là je lui disais : « Ça va s’arranger ! » Et comme ça, je gagnais encore un jour. Mais à la fin, l’Enfant finit par pleurer de rage et d’humiliation. Il criait : « Ça ne s’arrange pas, ça ne s’arrange pas, nous sommes déshonorés ! » Moi, j’étais rassuré, parce que c’était la saison des pluies, et que la pluie calme même les nègres. Quand l’eau fut tombée vingt jours et vingt nuits comme un déluge, il n’y eut plus, pour venir crier le soir devant le poste, que le père d’Ali, le Haoussa qu’on avait tué. Mais il criait de toute sa force. Il disait la marque du couteau dans le ventre de son fils assassiné. Il disait où était enterré le cadavre. Il disait que l’ombre de mort flottait au-dessus de la tombe. La vingt et unième nuit, j’allai le trouver, les mains dans les poches, pour bien montrer que je n’avais pas de mauvais sentiments, et voilà comment je parlai :
» — Samara, est-ce que Mamy Coumba, celui qui a tué ton fils, n’a pas une fille ?