— Est-ce que je sais ? répondit Barnavaux. Les grands tourbillons d’eau l’avaient arraché du fond. Ensuite des gaz, probablement, dans la cale. Et puis enfin… j’ai vu, quoi, j’ai vu !


A ce moment, les matelots de la barque de sauvetage passèrent, les épaules roulantes, bien tranquilles, mais avec cet œil élargi, surhumainement clair, qu’ont les hommes qui ont travaillé dans le danger, et vaincu. Barnavaux les appela pour prendre un verre. Ils tirèrent les bancs sous leurs cuisses, après avoir salué. Et je leur dis ce que Barnavaux venait de conter.

— Je ne sais pas si c’est vrai, fit le patron, mais quand j’étais sur l’Épervier, à Santiago, dans le Pacifique, j’ai vu une goélette naufragée depuis je ne sais combien de temps, qui était sortie de l’eau, une nuit de tempête. — On l’avait mise dans une espèce de musée. — Il y a dans la mer des choses, des choses… plus de choses que l’imagination des hommes n’en peut inventer.


Et je ne le contredis point, parce que j’ai connu, à Zéilah, l’homme qui a vu les sirènes.

L’HOMME QUI A VU LES SIRÈNES

Il y a un homme qui a vu les sirènes. C’est à Zéilah qu’il habite, maintenant. Il achète du café aux caravanes qui viennent d’Abyssinie, et leur donne en troc de vieux thalers de Marie-Thérèse, des douilles de cartouches vides, des cartouches très bien chargées, et des fusils à tir rapide qui serviront à tuer les Européens. Mais, il y a des années, il était gardien de phare aux îles Farsan, dans la Mer Rouge. Et c’est comme ça qu’il a vu les sirènes.

Il n’est pas fou. Je ne pense pas, je vous assure, qu’il soit fou le moins du monde. Seulement, il ne sait plus très bien parler le français parce qu’il passe tout son temps, pour son commerce, à causer avec les indigènes en arabe, ou en galla, ou en amharique, qui est la langue des vrais Abyssins, ceux des montagnes. Et puis, quand il consent à conter son aventure merveilleuse, il s’interrompt parfois si longtemps, si longtemps, qu’on s’en va sans avoir la patience d’attendre la fin. Je ne sais pas pourquoi il s’arrête.

C’est peut-être quand il revoit le mieux les sirènes… et pour d’autres motifs, très mêlés : parce que, durant des journées entières, quand ça lui est arrivé, il ne faisait rien que dormir ou rêvasser avec les sirènes, sur les rochers ou dans les flaques d’eau creuse et tiède, et qu’alors, de ces journées où il a été si heureux, il garde le goût, parce qu’elles étaient délicieuses, mais ne trouve rien à dire, parce qu’elles étaient vides, absolument vides d’action, tandis que son cœur était plein ; parce qu’il a des secrets, aussi, des choses qu’il ne veut pas dire, par pudeur, ou de crainte qu’on ne le croie pas ; enfin, par méfiance jalouse, parce qu’il a peur qu’on n’aille où il sait qu’elles sont. Je vais pourtant essayer de retrouver son récit dans ma mémoire. Mais vous n’aurez pas comme moi la vision de ses yeux clairs, mouillés, insondables, de ses yeux qui me faisaient penser aux abîmes sur lesquels il prétend avoir flotté durant des mois.