Il disait :
— Vous ne savez pas ce que c’est que d’être gardien d’un feu aux îles Farsan ! Il n’y a pas de mer plus mal faite que la Mer Rouge. On croirait qu’elle est large : ce n’est qu’une apparence et qu’une illusion. Il n’y a au milieu qu’un chenal profond, mais assez étroit, où l’on peut passer. Le reste est plein de bancs de coraux, ou bien de volcans éteints, plantés juste au milieu du passage, et dont la seule utilité est de servir de points de repère aux marins. Ils piquent, les grands navires, ils piquent droit vers ces volcans, comme des papillons attirés par un bec de gaz. Le bec de gaz, c’est le phare. Ils appellent ça « reconnaître ». Et ils viennent, les uns après les autres, vissant leurs hélices jumelles dans ces eaux chauffées de soleil, toutes grasses de choses vivantes : méduses, astéries cuirassées d’une dentelle de pierres épineuses, algues microscopiques. Mais quand ils ont vu, le jour, la pointe de ces rochers arides, ou bien, dans la grande nuit pleine du souffle égal et sec venu des déserts, les feux allumés sur leurs rives, ils donnent un petit tour de roue, et s’en vont bien vite, ayant l’air de dire : « C’est vous ? Nous savons maintenant que nous sommes sur la bonne route, mais vous n’êtes pas jolis à regarder. Bien le bonsoir ! » Telle est l’ingratitude de ces grandes mécaniques.
» Ce n’est jamais drôle d’être gardien de phare. Mais supposez qu’il y ait des phares en enfer, confiés aux damnés les plus spécialement compromis : ces damnés ne doivent pas être beaucoup plus malheureux que les pauvres diables qui nourrissent les feux rouges de la Mer Rouge. Un bateau-citerne venait tous les mois m’apporter de l’eau et des provisions. Et quand la corvée d’équipage débarquait, je me mettais à rire comme un sauvage :
» Des hommes, des hommes ! Comme c’est drôlement fait, des hommes !
» Puis ils s’en allaient, et je demeurais seul avec mon matelot, un Danakil incapable de prononcer trois mots d’anglais.
» Il n’y avait pas sur ce rocher un seul brin d’herbe, une plaque de mousse : rien que de vieilles cendres durcies, des pierres ponces, avec des veines de lave verte et rouge ; et le terrain, qui sonnait creux sous les pieds, était si chaud que je disais parfois au commandant du bateau-citerne : « Si le volcan allait se réveiller ! » Il répondait : « C’est le soleil, imbécile, qui brûle ce caillou. Le volcan est mort, bien mort ! » Mais le Danakil faisait des grimaces pour changer la conversation : tous les Danakils savent que parler des choses, ça les fait venir ; et il avait peur du volcan.
» Une nuit — c’était comme le bateau venait de partir — il me sembla respirer une odeur inattendue et pourtant familière, une odeur de chlore, juste celle qui vous prend à la gorge dans les grandes blanchisseries. Je rêvais, je me figurais voir les hautes étuves pleines de lessive, et les femmes penchées sur l’eau pâle, un battoir à la main, leurs seins luisant de sueur sur leurs corsages ouverts. Ça me faisait plaisir. Le Danakil, qui était de veille à la lampe, vint me prendre la main d’un air épouvanté. J’ouvris la petite fenêtre de ma chambre, et la même odeur de chlore faillit me faire tomber à la renverse. Toute l’île fumait. Elles sortaient de terre par centaines, les colonnes de vapeur empestée ! Elles sortaient en bouffées, en halètements, en hoquets minces comme le filet clair d’une cigarette allumée, ou par jets énormes comme l’échappement d’une machine à vapeur de paquebot. Je descendis l’escalier, je voulus courir — j’étais nu comme un ver à cause de la grande chaleur — vers l’une de ces fumerolles. Le Danakil hocha la tête et me dit :
» — L’eau ! L’eau bouillante ! Elle mange la terre.
» Je mis mon pied sur le sol et le retirai vivement : l’îlot fondait sous la poussée souterraine de sources âcres, chargées de poisons chimiques, et bouillonnantes. Il fondait comme un morceau de sucre, il s’en allait en boue, en saletés puantes, en quartiers de rocs qui déboulaient des pentes ramollies, en bulles chargées de gaz qui faisaient « floc ! » en crevant, sales abcès de cette sale terre. Et le phare se mit à se balancer comme un arbre, parce qu’il était rongé par la base, et que maintenant il ne pouvait pas plus se tenir debout qu’une allumette sur un pot de goudron fondu. Je criai au Danakil :
» — A la mer, à la mer tout de suite !