» Je m’échaudai les pieds dans cette fange qui brûlait en se décomposant, je sentis la morsure de flammes sur ma peau — des flammes noires, si je peux dire, car je n’ai pas vu une étincelle dans cette nuit étouffante !… Mais enfin je l’atteignis, la mer hospitalière, l’eau calme, fraîche, maternelle, accueillante. Elle me prit sur son dos. Le Danakil ? Je ne l’ai jamais revu.

» C’est quand je suis revenu à moi que j’ai vu les sirènes, sur un autre îlot plus au Sud, où elles m’avaient mené sans doute pendant que j’avais perdu connaissance. Ma tête, hors de l’eau, reposait sur un coussin de varech, et j’eus très peur devant ces corps qui remuaient, plus grands qu’humains, bruns et lustrés, tout ruisselants. Je m’imaginai d’abord que c’étaient des lions de mer ou des lamantins, et que les courants m’avaient jeté par hasard sur une plage où ils fréquentaient. Mais, comme j’étendais le bras, j’aperçus, se penchant au-dessus de moi, au bruit léger que je fis, une tête à peine plus ronde que celle d’un homme, avec des cheveux, de très longs cheveux noirs partagés au milieu par une raie, et des yeux plus tendres que ceux de la plus tendre des femmes, qui me parlaient. Car c’est ce qu’il faut que je dise avant tout : tant que j’ai vécu chez les sirènes, j’ai toujours compris ce qui se passait dans leur cerveau par cette espèce de langage silencieux que parlaient, non seulement leurs prunelles profondes, mais je ne sais quelle émanation venue de tout leur corps. Elles me comprenaient aussi, quoique moins bien. C’est que je ne pensais que par raisonnements, et qu’elles n’avaient guère de raison, mais des sentiments aussi nombreux, aussi variés, aussi nuancés que ma logique. Je dis « elles », pour ces sirènes, comme on dit pour les hirondelles, les mouettes ou les gazelles. Mais elles sont une race, elles se reproduisent, il y a des mâles et des femelles. La première qui s’approcha de moi n’était pas un mâle, et quand j’eus pensé dans un demi-délire : « Je vis ! je vis ! Est-ce qu’on va me faire du mal, maintenant que je recommence à vivre ? » je compris que cet être qui était là — une bête, une fée, une espèce particulière de sauvage humain ? — me répondait : « Il ne faut pas avoir peur, tu es avec nous ! » Je sentis bien son souffle sur mon front, et ses deux seins ronds comme ceux d’une femme, qui se posaient sur ma poitrine, par amitié… Plus tard seulement je m’aperçus que mon amie n’avait que des moignons de bras, terminés par des nageoires, et deux autres moignons tout pareils à la place des jambes. Elle n’était heureuse et vive que dans l’eau légère ; sa croupe y bondissait comme celle des chevaux dans les hautes herbes.

» J’étonnais les sirènes bien plus qu’elles ne m’étonnaient. Ma répugnance à me nourrir des poissons qu’elles m’apportaient, ma préférence pour les coquillages, dont pourtant la pulpe était crue comme celle de ces poissons, leur paraissaient risibles. Je les déconcertai encore quand je refusai de boire de l’eau de mer. Mais elles me conduisirent à une source qui sortait au niveau des vagues, sous une falaise, et quand je bus dans le creux de ma main, elles m’admirèrent : mes mains furent toujours pour elles des choses merveilleuses. Je leur faisais des colliers de coquilles, de corail et de nacre, des guirlandes d’algues, jaunes comme de l’or. Et les mâles énormes, moustachus, l’air guerrier, couverts de cicatrices, les portaient avec autant de fierté que les femmes-sirènes. Souvent, quand ils étaient tous parés, ils faisaient le bal en mon honneur. Ah ! leurs dos, leurs rudes et longs cheveux, les seins droits des femelles sous leurs cols redressés, le frémissement de leur corps dans l’eau verte ! Elles m’emmenaient dans leur tournoiement, j’avais peur et je criais ; mais elles m’emportaient comme un enfant, avec des soins si doux, malgré leur élan rapide, que je ne sentais rien qu’un plaisir âcre, une volupté vertigineuse.

» Un soir, tous chantèrent.

» Je ne leur avais connu jusque-là que ce langage muet dont je vous ai parlé. Leur chant non plus n’avait pas de paroles, mais en disait plus qu’un discours humain. Ce n’est pas une figure : je distinguais le sens de leur plainte aussi nettement que si on l’avait écrite sur du papier. Ils chantaient : c’étaient des cris douloureux, harmonieux et lents, si tristes et si clairs dans la bouche des femmes-sirènes, si graves et sombrement désespérés dans la gorge profonde des mâles ! Ils chantaient l’antiquité de la race des sirènes, et sa décadence. Elle est apparue presque aux premiers âges du monde, alors que la mer couvrait toute la surface du globe ; les sirènes ont été la première tentative de la nature pour réaliser, au sein même de l’océan universel, un être qui ne fût pas une brute pure, pour créer un organisme doué vraiment d’un cerveau et d’un cœur. Et puis la terre est sortie des flots, et la nature a oublié cette ébauche marine. Elle l’avait laissée là, imparfaite, se dégradant même, dans la suite des siècles : et les sirènes ont le sentiment amer de leur grandeur ruineuse et de leur déchéance. Nous autres hommes, nous souffrirons éternellement de ne pas être entièrement semblables au Dieu dont nous avons l’idée : les sirènes souffrent d’être presque semblables aux hommes et de n’avoir pas conquis l’intelligence humaine.

» Elles auraient dû être reines de la mer, ainsi que les hommes règnent sur les champs, les bois et les montagnes. Mais la nature a oublié de les perfectionner, et les requins, bientôt, auront dévoré la dernière des sirènes. Voilà pourquoi, jadis, elles suivaient les barques cambrées, noyant les matelots endormis par leurs charmes. C’était par jalousie. Mais, maintenant, la race va mourir. Il n’y plus que quelques tribus de sirènes dans la Mer Rouge, et de l’autre côté de la terre, au bord des archipels malais ; et, loin de me noyer, mes sirènes m’avaient sauvé la vie, pour jouir du plaisir mélancolique de voir de plus près un homme, un exemplaire de l’espèce à qui le hasard, ou bien on ne sait quel mystérieux dessein, a donné l’empire, alors qu’il leur infligeait l’humiliation de la défaite et l’agonie.

» C’est ainsi que la race des sirènes contemple sa fatale destinée, demeurant pleine de douceur, de bonté, de vigueur inutile aussi, quand il lui faut lutter contre les monstres de l’abîme ; et, bien plus que les hommes, elles savent et goûtent la beauté : la beauté du ciel, de l’air et des eaux, les rythmes mystérieux du sang dans les artères et des organes frémissants. Et, pour le reste, ce sont des animaux !

» Voilà pourquoi le moment est venu de vous dire encore une chose. Étant des animaux, tant que la saison des amours n’est pas arrivée, les mâles et les femmes sirènes vivent chastes comme des enfants. Ils forment des couples innocents ; ils vivent deux par deux, jouant, pêchant, allant regarder aux jardins de la mer les coquilles éclatantes, les anémones vivantes et fleuries, les poissons lumineux qui frôlent les banderoles des algues. Leurs âmes instinctives se pénètrent à n’en plus faire qu’une seule. Mon amie la sirène m’avait adopté de la sorte, et, quand elle m’entraînait sur les vagues, mon bras sur son épaule, je me sentais heureux, purement, comme je ne l’ai jamais été avec une femme. Tout son corps frémissait sous ma main ; mais, quand je voulais davantage, elle ne comprenait pas.

» Je ne me figurais pas ce qui allait advenir au moment des amours. Je me disais :

»  — Alors, elle m’aimera comme on aime sur terre.