» Je me trompais. Quand vint la grande saison, les couples se désunirent. Je n’aime pas à me rappeler, j’ai horreur ! J’ai horreur parce que j’ai souffert. Quand elles éprouvèrent la frénésie du désir, les femmes sirènes ne furent que des animaux, les mâles des brutes rugissantes. Ils ne choisissaient plus. Tous étaient à toutes, et toutes à tous. Je les voyais bondir, s’accoler dans l’écume ; les dents aiguës des mâles, — jamais les mêmes mâles, — mordaient mon amie à la nuque, et ses yeux, ses yeux bruns dont j’aimais tant la grâce et la caresse, ne me regardaient plus.
» Quand sa grande fureur amoureuse s’apaisait un peu, alors elle nageait vers moi. Elle me disait : « Qu’as-tu ? » Je lui répondais : « Va-t-en ! » Et, de tout son corps et de tous ses sens étonnés, elle me demandait la cause de ma haine ; elle m’expliquait qu’elle avait besoin de tous ces mâles : l’un pour sa force, l’autre pour sa prudence, et les jeunes, tous les jeunes, pour leurs élans et leur courage. Et il fallait que cela fût ainsi. Moi, j’allais me cacher la tête dans les rochers.
» — Ah ! me dit-elle enfin en pleurant, tu es un homme et je suis une sirène. Tu me voulais toute, quand je ne pouvais être à personne. Tu me veux à toi seul, quand je ne suis plus à moi, mais au dieu de ma race. Nous avons eu tort de te garder avec nous… O mon ami, mets cependant encore une fois la main sur mon épaule !
» Je lui obéis, et nous fendîmes la mer plus vite que nous n’avions jamais fait. Nous nageâmes toute une nuit et la moitié d’un jour, pour arriver à une plage plate, au-dessous d’une montagne où des aigles volaient.
» — Ici, dit-elle, tu trouveras des hommes pareils à toi, et des femmes comme tu les souhaites ; adieu !…
» … Mais je connus, avant son départ, ce qu’est l’amour d’une sirène, je l’ai connu ! Le sable était chaud sous nos corps, la couleur du ciel emplissait mes yeux. J’ai encore dans ma bouche le goût salé de la sienne. Je l’aurai toujours. Un soir, peut-être, elle reviendra. Ou j’irai vers elle. »
Telle a été l’aventure d’Elias Whitney, qui achète, maintenant, du café aux caravanes.
L’ATTAQUE DU KSAR
… C’était une petite maison assez basse, presque sans fenêtres, sauf pour une espèce de longue meurtrière par laquelle on n’aurait pas fait sortir un chat, avec des murs bossus, très épais, et une porte renforcée par de vieux rails de chemin de fer, posés de guingois, tout à la diable. Mais sous une effroyable poussée de blasphèmes, la toiture, la porte, les ferrures, les murailles même, tout semblait trembler comme une marmite pleine d’eau bouillante placée sur un feu trop vif. L’heure de la sieste était venue depuis longtemps, et personne dans le poste ne pouvait fermer l’œil. Les hommes, joyeux de bataillons d’Afrique et soldats de la légion, tendaient l’oreille d’un air maussade ou rigoleur ; les goumiers arabes plissaient leur figure jaune, quand ils entendaient une particulièrement belle injure, connue d’eux ; les officiers, en grande tenue, parce qu’on attendait le général inspecteur, haussaient les épaules et rentraient chez eux pour ne pas compromettre le prestige de l’uniforme ; et les chameaux eux-mêmes, agenouillés dans les grandes cours aux parois de terre grise, troublés dans leur repos, grognaient d’ennui comme quand on charge leur bât. Le vent, du fond du bled saharien, soufflait par bouffées lentes, insupportablement chaudes. Une grande dune morte, un erg de sable roux, lourd et bas sur l’horizon, brillait d’une lumière aveuglante dans l’air éclatant et sec.