— Mon enfant, ma pauvre petite enfant, tu as bien mal ?
Sara s’abandonnait. Elle laissait aller sa tête souffrante toute mouillée de larmes, et ses yeux, ses grands yeux bruns, si beaux et pas tout à fait humains qu’ont les noirs, ses yeux de petite bête innocente et martyrisée sans savoir pourquoi, s’emplissaient de langueur et de tendresse. Elle disait : « Mamma ! oh ! mamma, mamma ! » C’est un mot qui est le même dans presque toutes les langues de la terre. Il naît tout naturellement à l’âge où les petits enfants commencent à sentir, dans leurs gencives brûlantes, le lancinement des dents qui veulent percer ; c’est un cri de douleur : alors la mère vient. Et ils continuent à dire : « mamma » plus tard, toute leur vie, pour appeler leur mère. Voilà comment fut créé le premier mot, et le plus sacré, qui fut jamais balbutié par les enfants des hommes…
Ce fut quand elle ne pleura plus que les premières larmes montèrent aux yeux de la bonne madame Auguet. Sara s’endormit. Songez qu’elle n’avait pas pris de repos depuis… depuis la chose affreuse.
Elle s’éveilla pour voir, au-dessus de son front, un dolman blanc à boutons d’or, tout gonflé d’un ventre puissant, et deux moustaches noires qui frémissaient au souffle de paroles sonores. Elle poussa un grand cri.
— N’aie pas peur, dit madame Auguet, c’est le commissaire de police, c’est pour ton bien, qu’il est là.
Et monsieur Toubeau cria :
— Ah ! la canaille ! Quel est le cochon qui a fait ça ? Allons, parle, petite. Tu l’as vu ?
Mais Sara, les bras pendus au cou de madame Auguet, s’était remise à sangloter sans répondre.
— Voyons, continua le commissaire de police, c’est un noir, hein ? Un de ces sales noirs ?
Il lui avait pris les deux mains dans l’une des siennes. De l’autre, appuyant sur son crâne, il la forçait de le regarder, et la frêle face noire blêmissait d’angoisse.