— Si tu es sage, ne raconte cette histoire à personne.
Mais elle me l’a racontée…
AU DELA DU BIEN ET DU MAL
Tout près de la rive où notre jonque était amarrée, des hommes passèrent, joyeux malgré la pluie sempiternelle, parce que l’alcool de riz ou l’absinthe du marchand chinois leur avait réchauffé le cœur. Des lumières brillaient, un clairon sonna : nous n’étions pas à deux cents mètres d’un poste de légionnaires.
C’est une chose triste, quand on a descendu le fleuve Rouge des jours et des jours, sur un sampan où l’on ne peut ni se tenir tout à fait debout, ni dormir tout à fait couché, c’est une chose triste de voir des maisons, de sentir l’odeur des cuisines et de ne pas oser pourtant passer une nuit sous un de ces toits. Mais, si j’ai pu conserver les meilleures relations avec mes amis de la légion étrangère, c’est à la condition de ne pas exiger d’eux des vertus qu’ils ne se soucient point d’avoir. Barnavaux et moi, nous aurions certainement trouvé un grand feu pour nous sécher, un bon lit, et peut-être — pour peu qu’on eût insisté — encore autre chose ! Et il aurait été bien sot alors de nous plaindre, le lendemain, s’il avait manqué quelque petit objet dans nos cantines. Voilà pourquoi nous avions pris le parti de rester à bord. Sous la paillotte réservée aux rameurs, nos boys avaient fait cuire je ne sais quel brouet que nous mangions mélancoliquement, et nos épaules frissonnaient sous le froid nocturne. Il y avait des semaines que nous naviguions sur la rivière Claire et le fleuve Rouge, sans que le crachin, cette horrible bruine de l’hiver annamite, cessât de tomber. L’eau sous nos pieds, l’eau dans le ciel, l’eau dans l’air. Dans le ciel, les nuages la laissaient couler, pareils à d’énormes éponges grises ; dans l’air, elle restait suspendue comme une poussière ; sur le fleuve, elle roulait boueuse, rousse, sournoise, malicieuse, continuant, comme elle fait depuis des milliers de siècles, son travail de Pénélope, fabriquant avec une rapidité de bonne ouvrière des plaines plates où les indigènes plantent des ricins. Seulement, elle triche, met le sable à la base, le limon par-dessus, et puis s’amuse méchamment à reprendre le sable. Alors, le limon s’éboule, les ricins vont se promener, les tiges filent à la dérive, maintenues droites par leurs radicelles alourdies de terre. Durant le jour, cette procession de cadavres vous étourdit, vous endort ; on a des raies dans les yeux, on les ferme. La nuit, ce perpétuel croulement, ce mauvais bruit mou, vous coupent le sommeil, au contraire, vous agacent, et si on a la fièvre, à force d’avoir respiré l’humidité, on se met à rêver tout éveillé qu’on est couché une fois pour toutes dans sa fosse, et que le fossoyeur est là, qui s’obstine, avec sa pelle, à tout petits coups…
Je fis ouvrir par un boy la caisse aux bouteilles de porto, parce qu’il fallait réagir. Ah ! pouvoir se coucher dans une demi-ivresse qui chasse le cauchemar, s’inventer un autre monde que celui où l’on est ! Mais nous étions glacés jusqu’aux moelles, la flamme du vin ne nous réchauffait pas.
Tout à coup, nous entendîmes quelqu’un, sur la berge, qui disait :
— Vous n’offririez pas un verre de vin à un gentilhomme russe ?
C’était une voix assez ivre, et qui voulait se faire canaille. L’ivresse était réelle, la canaillerie de l’imitation. On a beau faire, on reste toujours l’homme de son enfance, on parle comme on vous a appris à parler, quand on était petit. La voix se moquait d’elle-même, tout en disant vrai ; elle tombait sur nous ironique, élégante, dégradée.