— … Vous n’offririez pas un verre de vin à un gentilhomme russe ? répéta l’homme.

Je lui indiquai une place sous la bâche du sampan, et Barnavaux mit un troisième verre sur la table pliante. L’homme franchit le bordage d’un mouvement oblique et souple, comme un renard entrant dans un poulailler, et salua avec une aisance spirituelle.

— Ossip Dimitrief, dit-il, se présentant lui-même. Pour le moment, fusilier de deuxième classe au 2e de la légion.

Puis il s’assit et médita sur le goût de son porto. Ses doigts un peu tremblants, l’élargissement de ses pupilles, la teinte cireuse de son visage, tout révélait en lui le buveur d’habitude, qui marche droit et ne déraisonne jamais — jusqu’au jour de la folie pure ou de la mort. Il dit avec un rire sec :

— Je vous remercie : ce n’est pas un vin qu’on puisse trouver couramment ici, celui-là !

Il est très difficile d’expliquer à quoi on distingue un homme qui appartient à ce qu’on est convenu d’appeler le monde. C’est plutôt à ce qu’il ne fait pas qu’à ce qu’il fait, à ce qu’il s’abstient de dire qu’à ses paroles, au contrôle qu’il exerce sur ses gestes, ses yeux, sa bouche et tout son corps. Deux minutes ne s’étaient pas écoulées que je traitais ce légionnaire comme un homme du monde. Le pauvre Barnavaux, si ingénument communicatif quand nous sommes seuls vis-à-vis l’un de l’autre, devint muet, prit l’air maussade et sorti de lui-même qu’il a en présence des supérieurs, et de tous ceux « avec qui on ne peut pas causer ». Ah ! c’est une chose terriblement puissante que la caste, les similitudes d’éducation et de culture ! L’homme qui était si bizarrement venu s’imposer à nous m’inspirait une indéfinissable méfiance, presque de l’antipathie. Il était étrangement pareil à cette bruine affreuse qui nous enveloppait : insaisissable et créateur d’obscurité. On ne pouvait voir plus loin dans son esprit que ce qu’il disait, et dans toutes ses paroles il ne faisait qu’exprimer, avec son dédain pour tous les hommes de la terre, le mépris qu’il avait de sa propre personne. Et pourtant, alors qu’il m’avait fallu des années pour me trouver en confiance avec l’honnête et rude Barnavaux, du premier coup cet inconnu éveillait en moi la mémoire de livres que Barnavaux n’avait jamais lus, d’hommes auxquels il n’aurait jamais osé parler, de femmes ayant des diamants sur leurs épaules nues et des fleurs au corsage. Des noms d’actrices en vogue et de salons très fermés, des souvenirs précis sur des personnages qui exercent encore une action essentielle sur les destinées de leur pays, cet alcoolique évoquait tout cela ! Une curiosité violente me prenait de percer le mystère que contenait sa vie, je m’inventais déjà des romans : il y a quelques années, un navire de guerre étranger n’est-il pas venu chercher solennellement le corps d’un légionnaire mort en Algérie, et rendre à son cercueil les honneurs qu’on n’accorde qu’aux princes de sang royal ? Je devenais impatient, inattentif. Il ricana de nouveau :

— Hein ! n’est-ce pas, vous voudriez bien savoir qui je suis ? Je vous l’ai dit : Ossip Dimitrief.

Je fis un geste pour dire que je ne lui demandais rien.

— Vous pensez que ce n’est pas mon vrai nom ? Naturellement ! Mais qu’est-ce qu’il vous apprendrait, mon vrai nom ? Ce qui vous intéresse, n’est-ce pas, c’est mon histoire ? Eh bien, ça me plaît quelquefois, de la dire. Ça me plaît, cette nuit !