Barnavaux avait porté le photophore à l’autre bout du sampan pour éloigner les moustiques. L’ombre, sur le fleuve, était devenue si surnaturellement noire qu’on avait peur de se cogner à elle, comme à une chose à la fois massive et visqueuse. L’eau continuait à ronger les rives, et les mottes de terre tombaient toujours, avec leur insupportable petit bruit.

— … Oui, dit l’homme, j’étais quelqu’un, il y a dix ans. On me donnait de l’Excellence. Ce n’est rien : on donne chez nous de l’Excellence à bien des gens. Mais, enfin, au ministère de la guerre, j’étais la première personne après le ministre. Eh bien ! maintenant que je n’ai plus un seul galon sur la manche, pas même un galon de laine, j’ai moins de peine, moins de répugnance à obéir que quand j’avais toute l’armée d’un grand pays sous mes ordres, et un niais, un niais unique, au-dessus de moi ! Que m’importerait aujourd’hui de devenir caporal ou sergent, qu’est-ce que ça changerait ? Mais alors, entre moi et la possibilité de faire ce que je voulais de plusieurs millions d’hommes, de les diriger, de les instruire, de former leur âme militaire, de dresser leurs corps à ma fantaisie, il n’y avait qu’un obstacle, une personne, entendez-vous, et un niais, je vous le répète !

» Max Stierner, un philosophe que vous avez peut-être lu, a écrit que tout anarchiste est un autocrate. J’ajouterai que dans tout Russe il y a un autocrate, et, par conséquent, un anarchiste. Je souffrais dans ma cervelle et dans ma chair d’avoir à exécuter les plans stupides d’un imbécile, et non pas les miens. Quand j’entrais dans son bureau, qu’il me fallait unir les deux talons, et prendre « une attitude militaire », les os me faisaient mal. Il le savait, j’en suis convaincu, et il éprouvait un plaisir double à me verser sur le crâne, comme il faisait à tout le monde, les deux ou trois phrases creuses qu’il prenait, ce général, pour des idées générales ! Je vous dis que je suis sûr qu’il savait mon impatience et ma haine, puisque j’avais un sous-chef, c’est-à-dire un cafard, un espion, près de moi ! Ce sous-chef avait les plus viles des vertus : eh quoi ! des vertus de sous-chef. Il était bon fonctionnaire, il était bon père, il était bon époux, il était économe, il administrait proprement sa fortune, tandis que moi je n’avais plus à administrer que des dettes ; il poussait le sens de la hiérarchie jusqu’à l’obséquiosité, avec moi comme avec les autres. Mais, quand j’avais le dos tourné, il disait que je n’avais ni la maturité, ni la prudence, ni la régularité de mœurs nécessaires pour remplir mes fonctions. Il le disait très certainement, puisque à sa place je l’aurais dit ! Et je ne me gênais pas pour déclarer que sa plate et lâche honnêteté en faisait un digne homme, un tout à fait digne homme, un homme digne d’être garçon de bureau.

» Je nourris ces pensées durant de longs mois. Mes affaires s’embarrassaient, j’entrevoyais le moment où l’autre, le sous-chef, prendrait une place que les plaintes de mes créanciers allaient me faire perdre. C’est alors que je reçus la visite de l’attaché militaire d’une petite puissance des Balkans. Il me dit avec accablement :

»  — Je viens de voir votre ministre, et il a brisé toutes mes espérances. Il faudra diminuer nos armements, dégarnir notre frontière. Il m’a garanti qu’on s’est assuré, ici, le consentement des autres puissances à ses intentions. Il faut bien alors que nous cédions !… Tant d’efforts faits en vain, tant de millions perdus, notre avenir national compromis !

» Je vous ai dit que j’étais énervé. Jamais je n’avais été d’avis de m’opposer au développement de ce petit État, et je savais — j’avais les dépêches là, sous ma main — que le grand chef mentait, qu’il n’y avait pas d’entente entre les puissances. C’était son bluff ordinaire, les sottises qu’il débitait, peut-être en y croyant, la main sur la poitrine.

»  — Il se fout de vous ! répondis-je.

» Je suis très net de parole et de pensée : vous le voyez bien ? Mais ma rage me donna, ce jour-là, une netteté extraordinaire. Je me mis à lui démontrer qu’on s’était moqué de lui, qu’on le roulait, que son gouvernement n’avait qu’à tenir. « Ceci entre nous, n’est-ce pas, mon bon ? »

» L’attaché militaire alla faire ensuite une visite à mon sous-chef. Ce que pouvait lui dire cet imbécile courtois, je riais de me l’imaginer ! Quand j’entendis la porte de son cabinet s’ouvrir, j’ouvris ma porte pour avoir le plaisir d’entendre : « Toutes mes sympathies… Vous savez que personnellement… »

» Moi, je savais que personnellement ce serf de la plume ne pensait rien, n’avait jamais pensé.