» Le lendemain, le secrétaire du chiffre vint m’apporter, comme il le faisait tous les jours, la traduction des dépêches chiffrées envoyées par les attachés militaires à leur gouvernement, et communiquées par les bureaux du télégraphe. Vous savez qu’il n’est pas d’alphabet conventionnel qui ne cède à l’inquisition d’un spécialiste. Ces traductions, avant d’être transmises au ministre, devaient recevoir mon visa. J’en parcourus une ou deux avec indifférence, puis je blêmis :
Dépêche de l’attaché militaire X… au gouvernement de…
» … Il ne faut pas attacher à la conversation que j’ai eue avec le ministre, et que je vous ai télégraphiée précédemment, l’importance que je lui avais d’abord attribuée. J’ai pu heureusement me procurer les preuves… »
» Je jetai sur le secrétaire du chiffre un regard de bête aux abois. Il jouait avec un couteau à papier, d’un air indifférent. Je continuai :
« … me procurer les preuves dans une conversation avec… »
» Le nom — mon nom ! — était en blanc. Pourquoi ? Comment n’était-il pas traduit, là, avec le reste ? Un espoir, un espoir encore bien pâle, auquel j’avais peur de m’attacher, m’apparut. J’eus le courage de demander, d’une voix froide :
» — C’est curieux, cette dépêche. Mais le nom de l’indiscret, pourquoi ne l’avez-vous pas donné ?
» — Ah ! voilà, fit le secrétaire. Dans le texte, il n’y a qu’un groupe de deux chiffres, évidemment convenu d’avance, et qui ne signifie rien pour nous. C’est dommage, car si on pouvait savoir d’où vient la fuite…
» J’étais sauvé, sauvé, sauvé ! Il me sembla que je devenais plus fort, plus jeune, plus vivant ! Et ce fut sans doute cette énorme vague de vie revenue qui excita mon cerveau, — je ne crois pas au démon, bien entendu, un autre y croirait, — car je dis tout de suite, sans réfléchir :
» — Mais je le connais, moi, le nom ! J’ai entendu les derniers mots de la conversation, sans comprendre d’abord.
» Et prenant une plume, j’inscrivis le nom de mon sous-chef.