— Cochon ! cria Barnavaux. Tu as fait ça, toi ? Cochon !

Ce légionnaire si fin, avec son air d’officier supérieur, auquel il n’avait pas osé tout à l’heure adresser la parole, Barnavaux le tutoyait maintenant comme il aurait fait d’un condamné aux compagnies de discipline, ou d’un bagnard. L’autre cria :

— Oui, je l’ai fait ! Oui, je l’ai fait ! Et je ne sais pas encore pourquoi je l’ai fait. Cela ne me parut d’abord qu’une énorme plaisanterie contre ce plat crétin, qui se glorifiait de sa probité, de sa discrétion professionnelle, de la régularité de ses mœurs, de toutes ses qualités négatives de valet. Ce ne fut qu’après, dans la seconde qui suivit, que je me rendis compte que ce que j’avais fait, je ne pouvais plus le défaire ! Toute la vie est comme ça ; il n’y a rien qui ne soit irréparable. J’avais commis la veille une trahison sans m’en soucier, pour le plaisir. Les théologiens parlent de l’esprit de malice, celui qui vous fait commettre le mal pour le mal, sans utilité, parce qu’on est né pour le mal, ou qu’on a été possédé une minute par l’esprit du mal : j’avais agi par esprit de malice. Le plus fort, c’est que le soldat qui livre son fusil ou ses cartouches à un espion, la loi prévoit le fait et le châtie. Que son acte est peu de chose, pourtant ! Moi, j’avais livré le secret de toute la politique de mon pays, les conséquences de cette indiscrétion étaient incalculables, mais quoi ? Ce n’était qu’une indiscrétion, une gaffe, et celui auquel j’en avais fait endosser la responsabilité ne risquait rien que la révocation. Que dis-je, la révocation : il aurait fallu dire pourquoi on le révoquait, et on n’oserait pas. On l’enverrait dans un poste lointain, avec une note secrète qui briserait sa carrière, voilà tout. Et que l’État fût privé des services de ce sot, voyons, est-ce que c’était une perte ? Tandis que moi ! D’abord, j’étais moi, et ensuite une force, vous entendez, une force !

Je levai la main d’un air de dégoût. Il m’interrompit :

— Épargnez-moi-les… les bêtises vertueuses que vous allez dire. Je les connais, je me les suis dites à moi-même. J’ai un cerveau qui fabrique les idées en tous genres, un très joli cerveau, tout à fait complet. Je vous remercie, je n’ai besoin de personne. Et si vous insistez, j’ajouterai que j’ai très probablement agi ce jour-là pour la même raison qui m’inspire aujourd’hui l’imbécile lâcheté de parler, parce que le temps était mou, sale, humide. Il y a des heures où l’on n’est plus que de la vase, comme la terre sur laquelle on marche. On n’est plus soi. Eh bien, puisque je n’avais pas été moi, pourquoi me serais-je dénoncé ? Je laissai aller les choses, et quand je fus interrogé, bah ! je chargeai mon sous-chef en rappelant ses dernières paroles. C’était à lui à se défendre, après tout. Il se défendit très mal, parce qu’il n’avait rien à dire, et donna sa démission. Alors, je respirai.

» Huit jours après, j’étais tout à fait rentré dans mon assiette, j’avais même de l’orgueil, je m’élargissais dans ma puissance. Un matin, comme je chantonnais dans mon bureau, où je venais d’arriver, on m’annonça l’attaché militaire. Je n’avais pas pensé à l’attaché militaire : il savait, celui-là ! J’aurais à supporter son regard. Eh bien, et puis après ? Il avait de trop bonnes raisons pour ne pas parler ! Il entra avec un petit sourire. Je lui fis tête par un autre sourire, je plastronnai !

»  — … Eh bien, fit-il après vingt minutes de paroles insignifiantes, ça s’est très bien passé, l’autre jour. Vous êtes un malin, vous, et vous nous avez rendu le plus grand service : j’ai encore besoin de savoir…

» Je compris ! Ce fut aussi net que s’il m’avait ferré une chaîne aux pieds. C’était bien simple : pour consentir à se taire, il exigeait que la complicité continuât ! Ce que j’avais fait une fois pour le plaisir, il voulait que je le fisse tant qu’il lui plairait. Je me mis bien droit, et le dis :

»  — Non ! Vous entendez ? Non, non, encore non !

»  — Allons, fit-il, nous en recauserons. Il est tout à fait inévitable que nous en recausions.