— Monsieur, ne dors pas. Je veux te demander quelque chose.
Alors, ouvrant les yeux, il vit une petite fille blonde qui portait un sarrau vert-liberty. Le sarrau était élégant, la petite fille était jolie, mais elle avait des bottines jaunes très fatiguées, et son air n’était pas celui d’une petite fille riche, car il était insolent : et les enfants des riches sont confiants, heureux, sûrs d’eux-mêmes, parce qu’on ne leur a jamais fait de mal ; ils ont la mine de petits rois, certains d’être obéis ; mais ils n’ont pas l’air insolent. L’insolence est le défaut des collégiens auxquels on impose une règle qui les révolte, des enfants pauvres, qui ont le cœur orgueilleux et sensible, des méchants, des faibles, et plus généralement des malheureux. C’est une forme de la susceptibilité.
Et la petite fille avait des yeux bien tristes à voir, encore purs, mais déjà savants et désabusés.
Le Passager demanda :
— Comment t’appelles-tu ?
Elle répondit :
— Armide. Tu me connais bien, monsieur, c’est moi qui ai inventé les courses d’écrevisses, à bord. Et c’est toi qui as gagné la poule, la grande poule, tu sais !
Le Passager savait très bien. Avant le départ de Southampton, le coq avait acheté des écrevisses vivantes, que la petite fille avait vues grouiller dans une manne. Alors elle avait organisé tout un système de courses, drôlement, des courses qui étaient devenues à la mode. Un tas de viande formait le but ; des planches, qui rayonnaient tout autour, constituaient des secteurs. A l’extrémité de chacun des secteurs, on mettait une écrevisse affamée. Il était rigoureusement interdit à chacun des parieurs de pousser la sienne ou de la faire changer de chemin, si par malheur elle ne se dirigeait pas à reculons vers le but. Mais on avait le droit de la nourrir à part, de la soigner, de l’entraîner, de lui donner des excitants, de corrompre le coq pour qu’il fournît des renseignements sur la bête à choisir, et de la lui payer plus cher qu’au marché. On n’imagine pas le haut prix que peut atteindre, sur un navire, une écrevisse de course.
Le Passager avait gagné la poule, la grande poule, la Queen Victoria’s Pool, pour laquelle avaient combattu les meilleurs animaux de Ramon Ramirez : don Ramon Ramirez, le gros éleveur de la Plata, moins fier de ses deux cent mille bœufs et de ses innombrables moutons que du magnifique haras d’écrevisses qu’il entretenait à bord de la Devonia : la première bassine en fer blanc, à babord, entre le poste d’équipage et la boucherie. Il y avait aussi le haras du colonel yankee Mac-Kinnon : douze bêtes en pleine forme, nourries spécialement de rognons de veau. Mais l’Amérique du Nord n’avait pas pu tenir le coup contre la Plata, et la Plata elle-même avait été battue par la France, représentée par le Passager : ce qui est glorieux, bien que le commandant ait refusé de signaler le fait dans son livre de bord. Le Passager sentit qu’il avait une dette de reconnaissance à payer. Il demanda :
— Mademoiselle Armide, qu’est-ce que tu veux ?