Elle répondit :

— Prends-moi dans tes bras, et lève-moi jusqu’à une des fenêtres du salon, pour que je regarde.

Il rejeta ses couvertures, se mit debout, et la prit dans ses bras comme elle avait voulu. Alors de ses yeux avides, elle contempla l’intérieur du salon.

— Que c’est beau ! dit-elle.


Comme dans tous les paquebots, le salon occupait l’arrière entier du navire. Les trois rangées de tables, deux le long des murailles, une au milieu, étaient déjà servies pour le dîner. Elles éclataient d’argenterie, de verres en cristal, teintés d’émeraude pour les Johannisherg et le Rudesheimer, taillés à facette et clairs comme des diamants pour les autres vins. Il y avait sur la table d’honneur un surtout en biscuit de Sèvres qui représentait une galère traînée par des cygnes, et les parois de la salle, entre chaque fenêtre, supportaient des tableaux. Parmi des palmes et des fougères, volaient des oiseaux brillants comme des pierres précieuses ; des navires entraient à pleines voiles dans des ports enchantés ; sous des cieux couleur d’or, à la cime d’un grand palais fait de plusieurs étages de colonnes, et dont les pieds plongeaient dans la mer, une dame belle comme une fée avait l’air d’attendre, et de chanter. En face du piano, à l’autre extrémité du salon, montait tout droit le grand escalier, avec sa rampe de marbre où des statues de femmes dressaient des lampadaires ; et sur un large panneau, dans le vestibule, un grand artiste avait peint Amphitrite et son cortège. Le corps de la déesse, à demi voilé par les flots, apparaissait comme une grande fleur rose entrevue dans un brouillard un peu vert. Des tritons, des dauphins, des nymphes l’entouraient ; et l’un de ces tritons, espèce de monstre à figure d’homme, couvert d’algues, huileux et lustré comme un morse, gigantesque et servile, offrait à sa maîtresse un morceau de corail, arraché sans doute à l’abîme, et dont l’éclat rouge et mouillé tremblait de lumière.

Armide répéta :

— Que c’est beau, que c’est beau, là-dedans !

Le salon des grands paquebots est une espèce de saint-des-saints où les petits enfants ne sont pas admis, pour diverses raisons, dont la principale est qu’ils ont le mal de mer imprévu. Ils sont locataires d’un domaine particulier, qui est la coupée. C’est là que se retrouve leur table, présidée par une Stewardness de confiance, et servie par leurs bonnes particulières, qui sont des deux sexes, car les Chinois et les Hindous sont d’excellentes bonnes d’enfants, et c’est évidemment pourquoi la coutume providentielle de leurs pays veut qu’ils aient une robe sur les jambes, et non pas un pantalon comme les vrais messieurs blancs. C’est là aussi qu’ils peuvent jouer à cache-cache au milieu des malles, et parfois descendre dans la cale avec le maître calier. Voyage plein de délices, ce lieu étant obscur et terrible.

L’administration sur les paquebots de dimensions restreintes leur livre aussi le spardeck, comme aux grandes personnes de première et de seconde. Mais il y a cependant une hiérarchie entre les membres de cette jeune population, selon le billet payé par leurs parents. D’abord ils ont conscience d’appartenir par cela même à des milieux sociaux différents. Mais surtout ceux dont les parents sont en première peuvent entrer quelquefois, durant l’après-midi, dans ce salon magnifique, sous la direction et la responsabilité des auteurs de leurs jours. Devant leur verre de sirop ou de limonade, ils se sentent émus, mais fiers, et ils retournent se vanter auprès des autres, les pauvres petits diables qui n’ont pas vu ces grandeurs.