Le Passager, tandis qu’il tenait mademoiselle Armide à bout de bras, réfléchit à ces choses, et tira ses conclusions. Mais il n’en dit rien. Il se contenta de demander :

— Qui est ta maman ?

Mademoiselle Armide, qui avait vu tout ce qu’elle voulait voir, se laissa glisser à terre. Elle savait que les grandes personnes font toujours payer leurs gentillesses en posant des questions. La première, c’est « Comment t’appelles-tu ? » La seconde, surtout quand c’est un monsieur qui interroge, c’est « Comment s’appelle ta maman ? » Les braves gens qui n’ont pas de malice ni d’imagination ajoutent généralement ensuite : « Quel âge as-tu ? » Et aussi « Sais-tu lire ? » Mais il y en a de plus indiscrets. Armide avait dix ans, elle savait lire. Elle était prête à répondre là-dessus. Mais à cause de son expérience de la vie, elle se méfiait d’une conversation plus longue, et même la première question ne lui était pas agréable. Cependant elle répondit :

— Maman ? C’est madame Edmée, la dame en bleu qui est sur le pont.

Et puis elle pensa qu’il faudrait bien le dire, puisque les bonnes savaient, et qu’on en parlait sur le bateau. Elle ajouta :

— Mais moi, je m’appelle la princesse Armide, et mon frère le prince Paul. C’est ça qu’on met sur les affiches. Nous allons à New-York, pour jouer.

— Dans un music-hall ? fit le Passager en souriant.

— Oui. Tu as bien vu les pigeons de madame Edmée ? Paul et moi, nous chantons. Nous sommes des artistes, une troupe, comprends-tu ?

Armide était soulagée d’avoir expliqué d’un seul coup une situation si difficile. Du reste le Passager avait l’air bon, et quand il se pencha pour l’embrasser, elle avança la tête avec condescendance. A ce moment, ils entendirent des arpèges. Quelqu’un, dans le salon, s’était mis au piano, et les accords montaient jusqu’à eux, clairs sur les notes hautes et presque étouffés sur les basses. Les yeux de la petite fille devinrent plus brillants.

— Tu ne pourrais pas, dit-elle, tu ne pourrais pas me mener dans le salon ? Je serai sage.