Mais vite, elle enlève cette chemise et va ouvrir. De tout ce qu’on lui a dit, elle a retenu que c’est la chemise qui n’est pas convenable. Son âme est absolument et délicieusement ignorante.

Elle est debout dans la porte entr’ouverte, toute nue, très frêle, les bras et les jambes trop maigres, avec un beau regard bien droit et bien tranquille. Mais Caillou ! Il aurait eu trente ans qu’il ne se fût pas conduit autrement. Il s’est un peu détourné, sans en avoir l’air, en attendant qu’on mette une robe de chambre à Tili. Cependant, au fond, il est préoccupé. Ce n’est pas lui qui se montrerait aux personnes avec cette indifférence. Vis-à-vis des étrangers et surtout des hommes, sans doute parce que ce sont toujours des femmes qui prennent soin de lui, il demeure d’une pudeur presque farouche. Il a des confusions qui viennent peut-être d’un commencement de fierté virile.


Ce n’est encore là de ma part qu’un vague soupçon. J’ai si peu d’expérience, si peu de subtilité quand il s’agit de l’âme enfantine ! C’est d’ailleurs, je pense, pour cela même que je les aime. Il me semble, quand je suis avec eux, explorer un grand pays sauvage et frais, où nul péril ne m’attend, où je trouverai des paysages simples et nobles, des coins d’ombre délicieuse d’où je verrai beaucoup de choses, au loin, dans la lumière… Voilà Tili qui vient de tomber à la renverse, en plein jardin des Tuileries. Elle n’est pas brave comme Caillou ; elle considère toujours de tels événements comme des outrages faits à sa personne par des puissances mystérieuses. Mais aujourd’hui, elle crie comme elle n’avait jamais crié, de toutes ses forces, affreusement. Ce n’est pas seulement qu’elle ait mal ; mais elle est effrayée, horriblement effrayée.

— Voyons, Tili, dit sa mère, tu es ridicule ! Ce n’est pas la première fois que tu tombes là-dessus.

Elle caresse doucement les petites rondeurs dures qui gonflent la robe courte, par derrière.

— Oui, fait Tili toujours en larmes, mais ça n’est pas comme les autres fois. Je viens de tâter : à présent, il est en deux !

Elle ne s’était jamais aperçue qu’il était en deux ! C’est, subitement, cette révélation qui l’a bouleversée. Caillou, les mains dans les poches de sa petite culotte, assiste à ce désespoir, et il manifeste un grand mépris. Décidément, les petites filles, ça ne sait rien !

Je me sentais vraiment désorienté. Les notions que j’ai reçues par tradition sur la nature des petits hommes et des petites femmes me paraissaient tout à coup entièrement fausses. Jusque-là j’avais vécu dans l’idée ou bien que la pudeur est innée chez les filles et très médiocre chez les garçons, ou bien qu’au contraire c’est un sentiment acquis, imposé par l’éducation, et qui manque originairement aux deux sexes. Je découvrais que c’était bien plus compliqué, si compliqué que mon esprit s’y perdait. Caillou a de son corps une science assez complète, un souci ombrageux. Tili n’hésite pas à montrer le sien, et cependant vient de prouver qu’elle ne le connaissait pas. Tout cela est en vérité contradictoire et déconcertant. Leur mère me dit :

— C’est comme ça que doivent être les petits garçons et les petites filles. Si ceux-là étaient autrement, je serais inquiète. Mon ami, Caillou est un homme. Il est orgueilleux de sa souplesse et de ses jeunes membres ; il sent que ses muscles poussent, il en est heureux. Il sait qu’il peut soulever ceci, il veut soulever cela ; il rêve d’avoir des ennemis et de les battre. Il a le sentiment exalté de l’équilibre de ses membres et de sa force qui grandit. Il ne réfléchit pas beaucoup ; mais si peu que ce soit, c’est son corps qui l’intéresse : son avenir d’homme est là !