Mais les grandes personnes ont l’âme fausse. Au fond, elles croyaient toutes qu’il allait rire, elle l’attendaient au rire ; le grand-père, la grand’mère, le frère Jacques lui-même, et la garde, et la nourrice, tous étaient dans une angoisse gaie ; et, rangés en cercle autour du baptistère, ils pinçaient les lèvres parce qu’on avait mis dans la main de Boulot un long cierge allumé. Boulot les déconcerte : il demeure impassible et grave. On déshabille l’héritier présomptif du grand frère Jacques, on lui met du sel dans la bouche, on lui verse de l’eau sur le front, et il crie. Boulot ne bronche pas. On lui demande s’il croit en Dieu, et il répond : « J’y crois ! » très correctement. On l’invite à renoncer à Satan, à ses pompes et à ses œuvres. Il dit : « J’y renonce ! » Derrière son dos, les assistants font : « Pff… » Il se retourne et les regarde d’un œil sévère. Vraiment il est magnifique.

Après la cérémonie du baptistère on l’emmène, avec Guitte, dans une chapelle où il y a deux belles chaises de velours, sur lesquelles sa sœur et lui prennent place à genoux pour entendre une espèce de petit sermon qu’un abbé lit dans un livre. Il y est dit, entre autres choses, que les petits enfants ne doivent pas coucher dans de grands lits avec de grandes personnes parce qu’ils courraient le risque d’être étouffés. Boulot se contente de hocher la tête d’un air d’approbation. Et après, l’abbé ajoute tout naturellement :

— Il est enfin de mon devoir de vous apprendre que le fait d’être ensemble parrain et marraine d’un enfant constitue un lien de parenté spirituelle de telle nature qu’il vous est désormais interdit de contracter mariage l’un avec l’autre.

A ce moment, retentit un bruit tout à fait scandaleux. C’est le cortège du baptême, tout entier, qui éclate. La garde, la nourrice, le père, le grand-père, la grand’mère pouffent de rire. Mais Boulot est admirable. Il leur jette un regard circulaire pour les rappeler à un maintien décent, et répond avec dignité.

— M’sieu l’abbé, il y a d’autres impossibilités : cette personne est ma sœur !

Guitte, qui a dix ans, est extrêmement flattée de s’entendre appeler « cette personne ».

Ensuite Boulot lui donne le bras avec une grande aisance, pour la remettre aux soins de ses ascendants. Il va porter sa boîte de dragées à M. le curé, met vingt francs dans la main de la nourrice, vingt francs dans celle de la garde, et va porter cent sous au bedeau. Tout s’est bien passé, tout s’est presque trop bien passé. Boulot continue à rester d’un sang-froid décevant. Enfin, sous le porche, il rejoint le grand frère Jacques, qui contemple son héritier avec une certaine fierté. Et alors Boulot lui glisse quarante sous dans la main. Le grand frère demande avec stupeur :

— Qu’est-ce que c’est ?

Et Boulot répond froidement :

— Il me semble que je te dois quelque chose aussi, puisque c’est toi qui es le père ! J’ai déjà donné à tous les autres !