Tout ceci suffit à expliquer pourquoi on écarte Caillou, autant que possible, du sillage de ce jeune homme ; Boulot est déjà trop de son siècle : il a perdu le sens du respect.


Un autre des amis de Caillou, c’est la Puce.


Quand une rue de Paris mène quelque part, on y voit des passants qui marchent vite, des fiacres, des omnibus, des autobus, des automobiles, des fardiers portant des pierres de taille, parfois de lourds chevaux encore harnachés pour le trait, qui s’en vont trois par trois, et qu’un beau goujat bien hardi mène au grand trot, monté sur celui de gauche ; et on y remarque aussi des chiens, car ces bêtes ignorent l’épouvante et semblent même aimer le tumulte.

Dans les rues transversales, principalement à quatre heures du soir, après la sortie des écoles, il y a des enfants. Ils s’y mettent tout naturellement pour jouer, s’y trouvant presque à l’abri : ainsi que les bateaux-lavoirs, en hiver, quand la Seine grossit, se réfugient dans les bras morts de la rivière. La rue que j’habite est une de celles-là. Et même, quand il n’est pas encore quatre heures et qu’elle est vide, absolument vide, — aux heures des repas, par exemple, — quelqu’un qui aime bien les petits d’homme, un ogre ou moi, peut deviner à des signes certains qu’elle est un lieu de fréquentation ordinaire des enfants, de même que certains champs servent de remise habituelle aux perdrix : il y a des inscriptions ! L’une des belles pierres de taille de la maison du coin, qui est neuve, porte celle-ci, tracée d’une main savante, à la craie blanche pour les mots sans valeur, au pastel bleu pour les vocables importants : Les filles sont des imbéciles. Mais plus loin, près de la maison Ozanam, pension de famille pour jeunes gens, ces demoiselles ont tenté une revanche : Tous les garçons sont des… Je vous jure que ce n’est pas moi qui ai mis les points. La jeune épigraphiste s’est arrêtée, épouvantée de son audace et de ce qu’elle allait dire. Je ne manque jamais, en passant, de regarder ces points ; ils m’apparaissent comme une preuve assez touchante de la pudeur instinctive du sexe féminin.

Je dois dire maintenant comment j’entrai en rapports avec la Puce. Il a huit ans, et est l’héritier, ce qui ne lui rapportera rien, de l’une des concierges de la rue, mère de cinq autres rejetons, qui tous présentent une ressemblance mystérieuse avec un animal quelconque. L’un des mâles semble appartenir au totem du rat ; les filles pourraient se grouper dans les deux tribus du moineau et du chat écorché. La Puce a mérité ce nom par l’exiguïté de ses formes, les bondissements imprévus et spasmodiques de ses petites pattes, et je ne sais quoi de brun sale épandu sur toute sa personne. Il a de beaux yeux bruns, très vifs, les oreilles en cornet, et il serait préférable que ses cheveux fussent blonds ; sur le blond la poussière est moins apparente ; mais ils sont noirs. Quand on l’a débarbouillé, ce qui n’est pas fréquent, il est possible de distinguer que ses joues et son nez sont pleins de taches de son. Les éleveurs, à la campagne, disent que c’est à cette marque significative qu’on reconnaît chez les bêtes les mélanges de races. J’ignore si c’est la même chose chez les hommes.

Un jour que je déménageais, la Puce s’aperçut que je possédais des « armes de sauvage ». Il vint me demander une lance. Je lui concédai une zagaie de Touareg, longue à peu près dix fois comme lui, soigneusement émoussée à la pointe. Ceci lui ayant prêté de la considération dans le quartier, il acquit, vis-à-vis de moi-même, plus d’assurance. C’est ainsi qu’il en va d’ordinaire dans les relations de bienfaiteur à obligé. Il s’enhardit jusqu’à me prier de lui laisser faire « mes commissions ». Ce fut pour lui la source de bénéfices considérables ; il avait jusqu’à deux sous pour aller acheter un paquet de tabac. Au bout de quelque temps, toutefois, il se présenta aux ordres avec un ami. Celui-ci appartenait au totem de la fouine : oreilles pointues, museau pointu, petites jambes, torse qui n’en finissait pas.

— J’irai avec mon ami ! annonça la Puce.