Il n’ajouta rien, mais j’avais compris, et je donnai les quinze sous, parce que cette façon de demander était sublime.
Le printemps arriva, mais il fut glacé. La Puce, qui continuait à grelotter stoïquement — il grelotte comme les chiens mouillés, en ayant l’air de penser à autre chose — parut cependant désolé. Je ne saisis pas d’abord pourquoi, mais il me montra les marronniers de la pension Ozanam qui tendent leurs grands bras de branches jusque dans la rue.
— Tu vois, me dit-il, leurs feuilles ont gelé.
Et c’est vrai. Les gelées tardives ont grillé, presque en bourgeon, les feuilles de la plupart des marronniers de Paris. Elles sont toutes noires et racornies. Je crus que l’âme d’un petit artiste naissait dans la Puce, d’autant plus qu’il continua :
— Et naturellement il n’y a pas de fleurs.
— Eh bien ?
— … Il n’y aura pas de marrons. Alors, avec quoi qu’on jouera ?
Je n’avais pas pensé à ça. Combien de grands malheurs dont les grandes personnes ne se doutent pas ! Mais quand le temps, ces jours derniers, fut devenu exécrable, le visage de la Puce parut tout à coup rasséréné. Dès que les premières gouttes des averses commençaient à s’écraser sur le pavé, je voyais son petit visage sortir du guichet de la loge maternelle comme la tête d’un jeune lapin sort de son trou. Puis tout à coup, au plus fort de la pluie, il prenait sa course jusqu’au bout de la rue. C’est que le ruisseau de cette rue est magnifique. Il suit une belle pente, bien régulière, assez raide, et n’aboutit à une bouche d’égout que fort loin, à l’une des extrémités ; il y coule des torrents, des torrents boueux, houleux, pleins de ressacs et de rapides. Moi-même, quand il pleut, je vais le regarder par la fenêtre, je me réjouis de le voir grossir, je me sens presque triste quand son élan s’affaiblit… La Puce précipitamment y déposait un vieux bouchon, volé chez le marchand de vin du coin. Et puis, il suivait son navire ! Le bouchon allait, tournait, bondissait, parfois s’engageait à demi dans un cul-de-sac, entre deux pavés, où les remous le faisaient valser. Alors la Puce serrait les lèvres. Est-ce que le navire n’irait pas plus loin ? Mais non, le bouchon repartait, léger, élastique, frappant la falaise abrupte du caniveau, jeté dans le grand courant cette fois, voguant sur les profondeurs. Et vite, vite, vite ! La Puce allait encore plus vite, il descendait jusqu’à la bouche d’égout, il s’agenouillait là, les deux mains plongées dans les ondes sales, comme enivré du mugissement des eaux qui croulaient : tout ça pour repêcher son bouchon et recommencer. Sûrement des imaginations merveilleuses naissaient dans son cerveau : naufrages, intrépidités de marins invisibles, idée vague, angoissante et grandiose que tout finit par l’abîme, le noir, l’engloutissement, la terreur.
Quelquefois nous prenions un parapluie, Caillou et moi, et nous allions regarder le jeu. Et Caillou était plein d’envie. Qu’il y a de joies dans un ruisseau fangeux, et que les petits enfants des bourgeois souffrent de ne les point connaître ! Mais leurs parents ont des raisons pour les tenir éloignés de ces voluptés. La Puce avait toujours grelotté, je vous l’ai dit. Maintenant, il tousse.