J’ai été le voir et je l’ai fait déshabiller. Rien n’est plus triste aux yeux que le corps d’un petit enfant malade. Je le sais maintenant. Les enfants sont faits pour avoir de bonnes jambes grasses sous un gros derrière, et le torse mince, mais plein. On pouvait compter toutes les côtes de la Puce, et ses omoplates étaient comme deux ailes en train de naître.

Caillou a une tirelire. Un jour je lui dis :

— Caillou, si on se syndiquait, nous pourrions envoyer la Puce en vacances ?

Caillou a bon cœur. Il m’a donné ce qu’il y avait dans sa tirelire, et j’ai ajouté ce qu’il fallait. Alors nous sommes allés voir la présidente de l’Œuvre des colonies de vacances qui est une dame bien aimable, et la Puce a pu partir pour la campagne.

J’avais demandé qu’on me donnât de ses nouvelles, d’abord pour savoir s’il ne toussait plus, et aussi parce que j’étais curieux de connaître quelle impression ça lui avait fait, les vrais arbres, l’herbe, un grand ruisseau, les bêtes et les plantes des champs. On m’a répondu :

« Votre petit protégé va bien. Il engraisse et ne tousse plus. Mais je crois qu’il ne comprend pas encore. Derrière la ferme où il loge, il y a une grande luzerne toute verte, où le mauvais temps a fait croître des milliers de ces crucifères à fleurs jaunes, ennemies du laboureur. La Puce est allé jusqu’à la luzerne. Il a regardé longtemps, très longtemps : le spectacle était plus large que le plan de sa vue. Et puis il a demandé :

» — Qui c’est qui a mis là tous ces confetti ? »

LE CIRQUE

Il y a des jours où Caillou est tendre, particulièrement tendre, sans qu’on puisse savoir pourquoi. Il est comme ivre du besoin d’aimer. Nulle femme ne pourrait montrer plus de joie ni plus de génie à se blottir et à envelopper tout ensemble, à donner cent baisers avec l’air de dire : « C’est moi qui les reçois. » Et cette comparaison même me satisfait mal, une autre me vient à l’esprit que j’ose à peine avouer : je songe à ces fox-terriers si vifs qu’ils en paraissent fous, chez qui tous les sentiments sont comme exaspérés : plaisir, douleur, volupté diffuse par tout le corps, s’ils se font caresser. C’est comme s’ils avaient le système nerveux d’un très gros chien enfermé dans leur toute petite taille, et je crois qu’il en est de même des enfants : ils possèdent déjà toute la sensibilité qu’ils auront plus tard, prisonnière dans une enveloppe trois fois moins vaste. On se figure que chez les fils et les filles des hommes, jusqu’à la fin de leur croissance tout grandit d’un progrès uniforme et régulier. C’est avoir bien mal observé ; nos yeux et nos oreilles, par exemple, ne changent plus guère dès les premières années. Pareillement, peut-être, notre capacité d’affection ; elle est entière dès l’origine et ne fait plus que mouvoir plus tard un appareil plus vaste, un humain plus engourdi.

Et Caillou, ce jour-là, était en proie au délire des caresses. Il m’avait jeté ses bras autour du cou, et ne les desserrait point. J’avais sa bouche sur mes joues, ses jambes enlaçaient mon dos et ma poitrine. Parfois sa mère lui disait d’un air de blâme :