— Alors, c’est la victoire !

Un délire exalta les hommes puis un doute les prit. Était-ce bien ça, la victoire ? Ils doutaient encore, ils ne se rendaient pas compte. Cependant ils avancèrent. Un sous-officier du génie calculait le nombre des cadavres allemands avant de les enterrer : « C’est vous, les artiflots, qui avez fait ce travail-là ? J’en ai déjà compté dix-sept cents. Ça va faire plus de deux mille. » Les fossés de la route étaient jonchés de mausers, de baïonnettes courtes comme des couteaux de boucher, de casques, de sacs en peau de vache, de sacoches, de selles et de chevaux morts. Et les artilleurs, cette fois ivres de joie, hagards, et n’y pouvant croire encore, lirent sur cette route défoncée la retraite des autres. Ils avaient appris ce que cela signifiait… A cette heure, ils étaient sûrs !

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Je n’ai fait ici que résumer en quelques pages un livre sublime et simple. Il s’appelle Ma pièce. Il est dédié à la mémoire du capitaine Bernard de Brisoult, dont la mort, face à l’ennemi, arracha à des yeux brûlés par la poudre et les veilles des larmes terribles de soldats. L’auteur, Paul Lintier, est mort lui-même face à l’ennemi, le 16 mars dernier, frappé d’un éclat d’obus sur le front de Lorraine. Ah ! comme vient de l’écrire Alphonse Séché, parlant de Péguy dans son Oreille sur le cœur, « n’aurait-on pu conserver cette lumière ? » Ce livre héroïque est d’un grand écrivain. Si vous voulez voir la guerre, la réalité atroce et furieuse de la guerre, prenez-le. Quelque chose, un talent naturel, instinctif, farouche et hautain, y fait qu’on l’aperçoit déjà comme nos petits-enfants le verront : immense et légendaire. Vous y raffermirez aussi vos espérances. Cette victoire de la Marne, incomplète et pourtant si féconde, elle emplit encore l’horizon. Elle fut la victoire de la France, de la France toute seule contre le géant étonné. Elle l’a fait remonter d’un bond sublime à la tête des nations, elle a fertilisé l’avenir. Quand Attila fut battu dans ces mêmes plaines de la Marne qui virent la défaite de ces autres barbares qui se réclament encore de son nom, il n’avoua pas sur le champ son impuissance. Mais sa force était brisée — et l’on vit un jour ces mêmes chariots, humiliés, disparaître derrière le Rhin…

LE NID DE GUÊPES

… Ces guêpes avaient fait leur nid dans la maison.

Elles s’étaient glissées dans je ne sais quel trou, quelle anfractuosité de la muraille, entre deux pierres, il y avait plus d’un an, il y avait si longtemps qu’on commençait d’oublier la date ; et maintenant elles étaient là : il semblait qu’elles y fussent pour toujours ; elles-mêmes sûrement le croyaient. Vous pouviez vous en convaincre à leur façon de bourdonner. « On ne nous chassera pas ! On ne nous chassera pas ! C’est à nous, cette demeure ! » Voilà ce que disait, de l’aube au coucher du soleil, le vrombissement de leurs ailes. Elles gâtaient tout, pour le plaisir de gâter. Sous la fenêtre, au-dessous de l’endroit où elles avaient établi leur redoutable camp, on voyait ruisseler le vomissement de leurs ordures. Cette race est propre chez elle, sale chez les autres. Elles pillaient tout, pour le plaisir de piller, détruisant ce qu’elles ne pouvaient emporter : car la guêpe ne possède pas, comme l’abeille, ces pattes au tarse poilu qui se garnissent de pollen et de cire. C’est sur place qu’il faut que sa bouche avide se gorge de butin ; et le reste, elle le déchire, l’abîme, le salit, à moins qu’elle n’en arrache un morceau tout entier. Elles étaient cruelles, pour le plaisir de la cruauté. La nature les a faites pour la guerre, pour l’offensive, pour la méchanceté ; la nature les a destinées au mal pour le mal. Les abeilles sont plus industrieuses, les abeilles sont bien plus artistes : mais elles ne peuvent que se défendre, il leur est interdit d’attaquer : car dans le combat leur aiguillon reste dans la blessure, elles ne peuvent se servir de cet aiguillon qu’une seule fois dans la vie, et elles en meurent. De là pour elles l’impérieuse nécessité de ne frapper que lorsque se présente un envahisseur, de ne frapper qu’en se sacrifiant elles-mêmes, dans un intérêt qui dépasse le sentiment de leur propre conservation, dans l’intérêt de la ruche.

L’aiguillon des guêpes est plus fermement attaché : elles peuvent tuer, et survivre. Elles en abusent : au demeurant, ne vivant que de meurtre.

Car c’est le meurtre qui est leur grande affaire, et même le principe de leur existence. Ce serait une erreur de croire qu’elles ne se nourrissent que de fleurs et de fruits. Le suc des fleurs et des fruits est pour elles un dessert, un vin qui les enivre, un nectar exaltant leur férocité. Mais avant tout il leur faut de la chair vive, elles sont carnivores, elles sont buveuses de sang — ne négligeant pas d’ailleurs la charogne ! Si la terreur qu’elles vous inspirent ne vous empêchait point de les observer, vous pourriez voir ce que j’ai vu parfois, au crépuscule, en rêvant sous les arbres : des myriades de petits diptères, d’inoffensifs moucherons s’élèvent, descendent, remontent en tourbillonnant, vont demander au dernier rayon de soleil qui se couche un encouragement à leur danse amoureuse. Mais la guêpe, elle aussi, sait en profiter, de ces dernières lueurs de l’astre, qui lui chauffent encore les ailes. Elle rôdait tout près, et se précipite : les pauvres insectes innocents l’aperçoivent, s’abattent, vont se cacher sous les feuilles. Mais il est trop tard, au moins pour l’un d’eux ; et la guêpe emporte cette proie qui continue à vivre jusqu’à son nid, jusqu’à ses larves qui dévoreront cette nourriture pantelante : c’est plus commode que de leur dégorger du sucre, et c’est meilleur !

Les guêpes dont je vous parle avaient caché leur nid juste sous une fenêtre du premier étage, on les entendait bourdonner sous le plancher : « Vous ne nous chasserez pas ! Vous ne nous chasserez pas ! » Voilà, je vous dis, ce qu’on entendait depuis des mois. Cette maison était une vieille maison de campagne, mais habitée par des Parisiens ; et ces Parisiens ne savaient pas les chasser, en effet. Pourtant ils avaient fait venir des hommes de l’art, des charmeurs d’abeilles, et les charmeurs d’abeilles avaient tenté d’enfumer les guêpes. Ils étaient arrivés avec leur masque, avec leurs gants, avec leur grosse pipe bizarre. Mais les uns avaient été mis en fuite, piqués avant même de pouvoir approcher du trou. D’autres avaient été plus heureux ; ils étaient partis tout fiers, disant : « Nous avons réussi ! Le trou est enfumé, elles ne bourdonneront plus. » Et le lendemain elles bourdonnaient comme par le passé, elles piquaient comme par le passé, méchantes surtout avec les enfants. C’est incroyable comme les guêpes savent choisir leurs victimes, épouvanter les femmes, faire pleurer les enfants ! On avait appelé aussi des maçons, qui avaient dressé le soir leur échelle, dans le plus grand silence, quand les guêpes dormaient : et ils avaient maçonné les trous, tous les trous, les moindres petits trous. Puis ils s’en étaient allés déclarant : « Maintenant, c’est fini. Elles mourront de faim, et de mauvais air ; elles s’empoisonneront de leur odeur, les unes les autres. » Mais le lendemain les guêpes avaient percé ailleurs. Par où ? Nul n’aurait pu le dire. Elles avaient percé, voilà. Et elles s’envolaient de nouveau, toujours perfides, toujours cruelles, toujours enragées au mal pour le mal, plus ivres de fureur encore, peut-être, et leurs dards chargés d’un venin plus âcre et plus brûlant. Mourant de faim aussi, rapaces, rongeuses, fouilleuses, et se jetant sur tout.