— Et il y avait dans sa poche cette lettre pour vous. Il y a votre nom, voyez.
— Mais non, répliqua M. Hédiot du même ton plein de mansuétude pitoyable, mais non ! Ce n’est pas une lettre. Il n’y avait rien, dans cette enveloppe, qu’un objet sans importance… sans importance !
Et, s’approchant de la cheminée, il jeta l’enveloppe dans le feu.
LE DEVOIR
C’était ce jour-là qu’on avait enterré, au Panthéon, le grand Berthelot.
Toute cette grande pompe funéraire s’achevait sous la lumière sans ombre de midi. Sur le cercueil du grand homme le Panthéon venait de refermer le bronze de ses portes. Dans le cliquetis des glaives, des cuirasses choquées, des baïonnettes, au roulement amorti des tambours voilés de crêpe et des canons d’acier hochant leurs longs cous maigres dans des gaines de cuir, tout ce qui restait de ce paisible et magnifique appareil à faire de la pensée était descendu dans un caveau frileux pour achever de tomber à rien : car la nature, en bien peu de temps, sait accomplir la tâche que les hommes réservent aux flammes des bûchers ; et quand la postérité, curieuse, ouvre les noires enveloppes de plomb, elle n’y trouve plus qu’un crâne fragile sur un tout petit tas d’impalpable poussière. Il y avait eu des discours, des fleurs, des drapeaux, les chœurs d’une école officielle avaient chanté un hymne à la gloire. A cette cérémonie, qu’on avait réussi à faire noble, il n’avait manqué que l’émotion traditionnelle. Durant bien des siècles encore, l’idée des honneurs qu’on doit à ceux qui ne sont plus s’associera en nous aux hymnes douloureux qu’ont chantés nos ancêtres, aux chapes d’argent et de ténèbre des officiants, aux volutes d’encens qui flottent sur la corruption en l’idéalisant. Mais je songeais toutefois que, seuls, des hommes de notre race peuvent nourrir ce regret ; et Phuong, l’Annamite, qui avait assisté avec moi à ces obsèques grandioses, Phuong ne pouvait être l’esclave attendri et résigné des mêmes souvenirs. Je souhaitais que de ces obsèques fastueuses il gardât quelque respect pour ma patrie, ses hommes et ses mœurs. Je l’interrogeai du regard, et j’éprouvai tout à coup une inquiétude découragée.
A cette heure il était assis, les jambes repliées à la mode de sa race, sur le sofa large et bas de mon cabinet de travail. La lumière qui tombait de la fenêtre éclairait sa face camarde et mongole, au losange imprévu, déconcertant, ses petits yeux noirs et jaunes, insondables ; et sa vaste tunique noire — car les Annamites vivent vêtus d’un deuil éternel — faisait une tache triste sur l’étoffe claire. Il me parut alors, et plus que jamais, si différent de moi, si opposé ! « Rien de pareil, me dis-je, ne saurait entrer dans ce crâne et dans le mien ». Mais, ce fut alors chez moi une impression de fierté, tant il était disgracié et laid. Je demandai simplement, avec un effort :
— C’était beau ?
Il mit les mains sur sa poitrine et baissa la tête en signe de déférence et d’assentiment.
— Vous voyez, Phuong, que nous savons honorer nos savants ?